Tous freelances, tous libres et heureux : mythe ou réalité ?

Tous freelances, tous libres et heureux : mythe ou réalité ?
Tous freelances, tous libres et heureux : mythe ou réalité ?

A entendre les médias, le statut de free lance serait en passe de remplacer le salariat à plus ou moins long terme. Personne ne connait l’avenir, mais les chiffres – la France comptait 25 millions de salariés en juin 2017 selon l’INSEE, contre 2,8 millions de travailleurs indépendants selon Les Echos début 2017 – penchent encore du côté de l’emploi salarié. Dans les années 1970, les indépendants étaient d’ailleurs deux fois plus nombreux. Un effondrement dû principalement à la baisse du nombre d’agriculteurs et des petits commerçants, même si on observe une hausse de 120% du nombre de free lance ces 10 dernières années, dans l’Hexagone, grâce notamment au développement du numérique, et du statut d’auto-entrepreneur, qui rassemble plus d’un million de travailleurs indépendants. Même s’il ne faut pas oublier que parmi eux, seuls 62,5% déclaraient un chiffre d’affaire en 2016. Un statut qui séduit certes, de plus en plus de personnes, jeunes, seniors, salariés en burn out, ou férus de liberté, mais qui est souvent synonyme de précarité. Alors que recherchent-ils vraiment ?

Un premier pas dans le monde du travail

Devenir free lance a diverses origines selon qu’on soit jeune ou vieux, expérimenté ou non, en recherche d’emploi ou en reconversion. Loïck Palluet par exemple, est étudiant ET free lance auto-entrepreneur depuis juin 2017. Il propose des prestations de conseil en management et en développement durable « j’interviens au sein des organisations marchandes et non-marchandes afin d’encourager leurs membres à être spectateurs(trices) et acteurs(trices) des évolutions liées à la « RSE » de leur écosystème ». Un premier pas dans le monde du travail « pour tester mon concept et avoir une structure juridique adapté en ce sens, avant peut-être un développement plus important »,  après une expérience salariée en parallèle de ses études qui lui a laissé un goût amer « j’ai déjà été salarié et j’ai été frappé par la dureté de la vie professionnelle dans certains secteurs d’activité », et a déclenché son souhait d’être son propre employeur. Un phénomène qu’on retrouve de façon durable et constante chez les jeunes de moins de 25 ans, puisque 42% d’entre eux souhaitent créer leur propre emploi selon une étude réalisée à l’occasion du dernier salon des entrepreneurs. Une manière de ne pas se confronter au monde des adultes pour certains, une envie de vivre ses propres rêves pour d’autres…

Casser la routine du salariat et s’épanouir

Quand on avance en âge et qu’on a déjà eu de nombreuses années de salariat derrière nous, c’est parfois la lassitude, l’envie d’autre chose, et le hasard qui amènent sur la voie du free lancing. Comme l’explique Marina Rogard, rédactrice web free lance , « je sentais que j’étais proche de la dépression, je traînais des pieds pour aller au bureau, j’avais l’impression de m’essouffler ou pour vous donner une image : d’avoir une boule à la gorge. J’ai donc décidé d’allier ma passion pour l’écriture à un second métier dans lequel je pourrais être en phase avec moi-même et exprimer mon potentiel, mes vrais talents ». Marina a conservé une activité salariée à temps partiel, et son statut de free lance lui « permet d’apprendre de nouvelles choses tous les jours, d’aller à la rencontre de personnes qui m’apportent beaucoup, d’avoir des missions variées, c’est vraiment très enrichissant d’un point de vue professionnel et humain », chose qu’elle ne retrouvait plus dans son job « je stagnais, je me repliais sur moi-même, j’étais comme dans un cul de sac. Mes compétences n’étaient pas mises en avant et je n’avais aucune perspective d’évolution » Elle a alors préféré « avoir le statut de freelance plutôt que de me lancer dans une reconversion professionnelle qui, au final, ne garantit pas de bien trouver sa voie »

Créer son propre emploi et gagner en liberté

Quand on « vieillit », retrouver un emploi salarié devient de plus en plus difficile dans certains domaines, comme l’explique Arnaud Lemoine, consultant en stratégie, marketing et développement d’entreprise auprès des freelances, TPE PME et collectivités territoriales « devenir free lance, ce n’était pas à l’origine par choix, mais par inemployabilité dans le secteur du conseil après avoir quitté le salariat pendant 6 ans. Et je ne parle pas de mon âge… j’avais 40 ans… donc limite senior ! » Même si aujourd’hui Arnaud ne regrette pas son choix et la liberté que ce statut lui procure « si je devais vendre ma liberté, ce serait cher, très cher et pour pas longtemps », ajoutant que les free lance ont les mêmes avantages que la plupart des salariés, selon lui « il y a les mêmes avantages qui sont en vérité des droits acquis et payés sur le salaire, alors que tout est sur cotisation volontaire et non obligatoire dans le statut de free lance ».

Un statut qui offre une liberté exceptionnelle malgré l’incertitude financière

Un statut que tous ne pourraient plus quitter aujourd’hui ou presque « en tant que free lance, nous sommes notre propre motivation, notre propre force de proposition, notre propre moteur, c’est donc un vrai challenge » explique Marina, ajoutant que ce statut lui offre « l’indépendance, la liberté de faire ce que je veux au moment où je le décide, mettre en œuvre mes idées sans avoir à demander l’aval d’une hiérarchie, prendre du plaisir tout simplement ! » Une liberté que peu de salariés ont dans leur job, même s’ils ne s’en rendent pas toujours compte…  Et même si être free lance n’est pas toujours simple, tous n’ont aucun regret « ce n’est pas facile de trouver des clients c’est vrai, mais je reste motivé ! » affirme Loïck. Même s’ils n’en vivent pas à 100% ou ne se payent pas certains mois, « j’ai parfois comme tous, une certaine incertitude quant au lendemain, pas de clients, pas de CA = pas d’argent » explique Arnaud, la plupart ne font pas de l’aspect financier, leur moteur « j’ai moins de revenu que quand j’étais salarié car j’étais très bien payé comme consultant sénior grand compte à Paris, mais je vis mieux. C’est paradoxal mais j’ai changé mon mode de vie et de consommation. Je n’ai plus les mêmes aspirations » ajoute-t-il. Une volonté qui se retrouve chez les jeunes free lance, comme le dit si bien Loïck « au niveau financier je suis loin d’avoir assez d’argent pour financer le développement idéal de mon business. Et pour l’instant j’arriverai péniblement à louer un 18m², mais je pense que l’enrichissement financier personnel à outrance ne doit pas être considéré comme une fin en soi. L’argent devrait même plutôt rester un outil au service du développement de l’impact voulu et maîtrisé de son activité ».

Attention, ce statut ne convient pas à tout le monde malgré tout

Ce statut peut en faire rêver plus d’un : plus de patron ni d’horaires, un emploi du temps sur mesure, choisir ses clients et envoyer balader les autres, travailler chez soi, etc… Oui mais voilà, ce n’est que la partie visible de l’iceberg ! Car être free lance, c’est aussi être très seul, et il ne faut pas hésiter à aller vers les autres et sortir de sa zone de confort pour s’en sortir « je communique beaucoup avec d’autres indépendants, j’essaie de me rendre dans mon espace de co-working pour travailler entourée et je m’organise pour aller prendre un café ou un verre avec d’autres pairs. Cela nous permet d’échanger sur nos expériences, de nous sentir moins isolés et de nous soutenir » nous dit Marina. Ce que confirme Arnaud « il faut se rendre dans des rencontres entre freelance ou chefs d’entreprise toutes les semaines pour sortir de l’isolement », mais aussi pour y « trouver des partenaires et des clients ». Car il faut bel et bien chercher ses clients « un freelance c’est 3 job en 1 job : vendre, produire et gérer ». Alors si vous n’avez pas un minimum de profil commercial, ne savez pas vous mettre en avant, et avez peur de parler aux inconnus, il faut y réfléchir longuement avant de vous lancer en indépendant. Même si cela s’apprend bien évidement. Sans oublier les réseaux sociaux professionnels, qui sont un lieu idéal de mise en relation, lorsqu’on les maitrise bien « je trouve mes clients principalement par LinkedIn, tout vient de ce réseau en fait. J’y suis très présente, soit en commentant les posts des autres, soit en rédigeant mes propres articles qui m’assurent une certaine visibilité ». Un sacré travail au quotidien, en plus du networking et des prestations à assurer. Comme le dit si bien Arnaud « être freelance c’est être capable de se remettre tout le temps en cause en restant droit dans ses bottes » un paradoxe pas toujours facile à appliquer lorsqu’on vient du salariat et que l’exécution des consignes étaient la norme…

Alors, le free lancing est-il la nouvelle donne ?

C’est une mode selon Arnaud « une mode liée à un discours idéologique du «  Tous entrepreneurs » et comme toutes les modes cela finira par passer », même s’il pense que « le salariat 35 ans dans la même boite est mort aujourd’hui c’est certain », et qu’une carrière alternant free lance, entrepreneuriat, salariat, voire expérience à l’étranger pourrait être vu comme une force pour l’entreprise qui recrute, plutôt que comme une carrière chaotique. « J’espère que le free lancing ne deviendra pas la norme, car ce serait une catastrophe pour les entreprises, qui ont besoin de compétences sur la durée, de gens qui s’engagent, de continuité » exprime-t-il avec force, ajoutant « 80 % des freelance crèvent de faim et beaucoup aspirent à trouver un boulot en CDI pour acheter une maison ou un appartement. Bref être plus sécure ! On a vendu du rêve. Tous freelances, tous libres, ok, mais cela se transforme en cauchemar pour beaucoup. A travailler plus et gagner moins. Le réveil est pour beaucoup douloureux ! » Un sentiment qui n’est pas partagé par Marina, salariée à mi-temps en parallèle, rappelons-le « je pense que le statut se démocratise, on fait de plus en plus appel aux freelances pour leur disponibilité et leur vision nouvelle sur les méthodes de travail. Désormais beaucoup de salariés font l’expérience du télétravail, il y a une vraie demande de flexibilité. Sans compter les entreprises qui aménagent des espaces de travail avec des postes nomades. Une prise de conscience se fait, mais elle est plus longue en France que dans d’autres pays d’Europe ». Un statut qui n’a donc pas encore trouvé ses marques, voulu pour certains, alors que d’autres le subissent, sur un marché du travail de plus en plus précaire et générateur de souffrance pour les salariés. Celui-ci pourrait alors « être très désirable et pertinent dans les cursus professionnels, en créant par exemple des connexions avec la voie de l’apprentissage » conclue Loïck. Le free lancing pourrait peut-être même pousser le salariat et les relations au travail à évoluer vers plus d’humanité, de liberté, de confiance, qui sait sans le faire imploser ?