« Le numérique marque un retour du pouvoir aux innovateurs et esprits créatifs » Benoît Thieulin, Président du Conseil Numérique

"Notre “French Tech” incarne à la fois la puissance industrielle française et le dynamisme des nouvelles générations qui développent des usages où se mêlent consommation, innovation et action citoyenne"  Benoît Thieulin, Président du Conseil Numérique
"Notre “French Tech” incarne à la fois la puissance industrielle française et le dynamisme des nouvelles générations qui développent des usages où se mêlent consommation, innovation et action citoyenne" Benoît Thieulin, Président du Conseil Numérique

Le Conseil National Numérique a remis en juin dernier à Manuel Valls, le rapport Ambition Numérique, qui répertorie 70 propositions Pour une politique française et européenne de la transition numérique. Elles sont issues d’une grande enquête de cinq mois (octobre 2014-février 2015), période pendant laquelle le Conseil national du numérique a animé une vaste concertation sur l’”ambition numérique” de la France, afin de recueillir des propositions et des pistes d’action pour faire du numérique un atout, tant du point de vue économique que sociétal.

Le rapport Ambition numérique est une étape clef de la construction de la stratégie numérique de la France, tant au niveau national qu’à l’échelle européenne et internationale.

Nous avons interrogé Benoît Thieulin, Président du Conseil Numérique pour en savoir plus sur l’avenir numérique qui se dessine en France :

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La transformation numérique est t-elle à l’origine des mutations sociétales actuelles ? Aurait-on pu l’imaginer au début d’internet, du haut débit, après la bulle de l’an 2000… Comment cela s’est produit ? Où va t-on selon vous prochainement ?

La révolution numérique est, dès son origine, une révolution de l’empouvoirement. Les créateurs
d’Internet souhaitaient en effet mettre fin à la centralisation de l’informatique et construire une infrastructure décentralisée et distribuée, permettant à chacun de s’échanger, de collaborer et d’agir sur un même pied d’égalité. A mon sens, ce sont les usages nés de ces révolutions technologiques qui ont amplifié les mutations sociétales que nous connaissons actuellement. La puissance de calcul des machines “encapacite” l’individu dans son quotidien et lui permet d’être acteur de cette révolution.

Ce sont les usages nés de ces révolutions technologiques qui ont amplifié les mutations sociétales que nous connaissons actuellement

Pendant les révolutions arabes, des manifestations citoyennes ont été organisées grâce à la synchronisation des masses outillées par les réseaux sociaux et le SMS. A l’automne 2014, des millions de contributeurs ont participé à la cartographie de plusieurs villes d’Afrique dans les régions touchées par l’épidémie Ebola. Le numérique marque un retour du pouvoir aux innovateurs et esprits créatifs dans toutes les organisations, aux modèles de partage et d’horizontalité qu’illustrent bien les startups, et en particulier celles de l’économie collaborative.

Le numérique marque un retour du pouvoir aux innovateurs et esprits créatifs

Je crois que nous nous trouvons aujourd’hui à la croisée des chemins : de grandes plateformes, finalement récentes par rapport à la création d’Internet, participent positivement à la transformation de nos économies et de notre société. Cependant certains signaux laissent entrevoir un retournement progressif des valeurs d’Internet, où la distribution céderait sa place à l’hypercentralisation.

Ce double mouvement doit être pris en compte par les décideurs publics, qui ont la responsabilité d’imaginer une trajectoire durable pour la société numérique. C’est dans cet esprit que le Conseil national du numérique a formulé 70 recommandations au gouvernement : les pouvoirs publics démocratiques doivent piloter cette révolution numérique pour ne pas la subir. Nous devons par exemple anticiper la convergence de la transition écologique et de la révolution numérique, qui constitue selon moi l’un des plus grands chantiers de nos sociétés modernes.

On entend très souvent des termes tels que « l’ubérisation de l’économie », ou « la nouvelle silicon valley » lorsqu’on parle de disruption et innovation en France. Selon vous qu’est ce que la France a à envier aux USA ? Est-ce légitime de se comparer ?

La Silicon Valley est trop souvent citée comme la référence à suivre, la terre promise des inventeurs du monde de demain. Je ne suis pas de ceux qui voient la Silicon Valley comme un modèle à dupliquer à 100 %. D’abord parce qu’elle n’est pas l’unique lieu de la révolution numérique. Israël, Singapour, la Corée du Sud, la Chine, l’Europe et de nombreux pays d’Afrique impulsent des politiques de soutien à l’innovation tout aussi singulières. Celle de la France l’est à de nombreux égards. Notre “French Tech” incarne à la fois la puissance industrielle française et le dynamisme des nouvelles générations qui développent des usages où se mêlent consommation, innovation et action citoyenne. Le succès du financement participatif, de la consommation collaborative, de l’économie du partage et de l’éducation solidaire est porté par de nombreuses pépites comme BlablaCar, Simplon, la Ruche qui dit oui. Les entrepreneurs qui les portent sont animés de valeurs militantes : recréer du lien social, s’ouvrir à la production partagée, et améliorer notre environnement quotidien.

Je ne suis pas de ceux qui voient la Silicon Valley comme un modèle à dupliquer à 100 %

Si on élargit la réflexion, si la France veut être plus offensive encore, nous devons définir une stratégie numérique ambitieuse à l’échelle européenne. Depuis la fin de la guerre froide, les Américains ont décidé de faire du numérique un instrument de leur puissance. Cette stratégie s’est concrétisée par des politiques publiques extrêmement efficaces, comme la libéralisation du GPS, l’Information SuperHighways Act, l’Internet Tax Freedom Act et de tous les programmes soutenus par la DARPA, la NASA, et les universités californiennes pour financer des innovations de rupture. Cette asymétrie d’intelligence économique se manifeste aujourd’hui dans les négociations commerciales du TTIP. L’Europe n’a pas encore la vision industrielle qu’avaient les États-Unis il y a plus de 30 ans.

L’Europe n’a pas encore la vision industrielle qu’avaient les États-Unis il y a plus de 30 ans

Et pourtant, l’Europe est un extraordinaire laboratoire d’innovation. Avec ces 500 millions de
consommateurs, des valeurs démocratiques structurant un espace économique commun, nous avons
les moyens de construire cette stratégie. Dans notre rapport, nous appelons l’Union européenne à
élaborer un Innovation Act, permettant de favoriser la création de startups européennes et de
dynamiser le marché du financement de l’innovation. La Commission européenne est très à l’écoute
de nos propositions et nous devons saluer les actions entreprises par la Président Juncker en ce
sens. Il faut désormais aller plus loin : pour évaluer l’efficacité d’une politique industrielle, il faut la maintenir et la renforcer pendant plusieurs dizaines d’années !

Comment « réguler » l’économie collaborative aujourd’hui ? Quelles sont vos propositions sur le sujet afin que chaque partie prenante soit satisfaite ? L’État ne s’est-t’il justement pas fait dépasser par cette nouvelle économie ?

Il est vrai que l’économie collaborative a pris de court pas mal d’acteurs. L’État, mais aussi un grand nombre d’acteurs économiques établis depuis (peut-être trop) longtemps, dont les services ne sont tout simplement plus à la hauteur des innovations et des services de l’économie collaborative, largement plébiscités par les utilisateurs. Les conflits que l’on peut observer aujourd’hui sont d’ailleurs le résultat de ce bouleversement.

L’économie collaborative a pris de court pas mal d’acteurs

En ce qui concerne la régulation : c’est bien dans l’intérêt des utilisateurs et des acteurs de l’économie collaborative et c’est d’ailleurs eux qui nous le demandent ! Certaines de nos propositions correspondent tout à fait aux attentes des champions de l’économie collaborative, comme le français Blablacar, qui a contribué à la concertation. Blablacar est à ce titre un exemple intéressant. La startup a elle-même décidé faire évoluer son fonctionnement et ses règlements, afin d’instaurer des systèmes de paiements sécurisés par exemple, dans le but d’augmenter la confiance entre utilisateurs et ainsi de démultiplier le recours à ces services. La régulation, qu’ils sollicitent aujourd’hui va dans le même sens : il s’agit avant tout de renforcer le mouvement.

Je pense que nous sommes finalement parvenus – notamment par le travail de synthèse réalisé
autour des différentes positions exprimées pendant la concertation – à trouver une position équilibrée. Je vais prendre un exemple : dans le rapport Ambition numérique, nous proposons de s’appuyer sur des critères objectifs (chiffre d’affaire réalisé, tarification de la prestation supérieure à la valeur d’usage, etc.) pour requalifier la vente de biens, la location ou l’offre de services à la demande entre particuliers lorsqu’elles sortent du cadre amateur afin de faire appliquer les droits et obligations qui sont attachés au statut professionnel. La création de ces seuils est bénéfique pour tout le monde. Les utilisateurs de plateforme qui offrent des services ont accès à un certain nombre de droits, les plateformes peuvent évoluer dans un cadre juridique plus sécurisé et un environnement de confiance, les acteurs de l’économie traditionnelle se retrouvent face à un concurrent plus loyal, et l’État peut recenser ces nouvelles activités économiques et les intégrer dans un régime de fiscalité soutenable. Il s’agit donc d’un équilibre qui permet de préserver l’économie collaborative réalisée dans un cadre strictement amateur, tout en intégrant dans le droit commun celle qui s’est industrialisée.

Il s’agit d’un équilibre qui permet de préserver l’économie collaborative réalisée dans un cadre strictement amateur, tout en intégrant dans le droit commun celle qui s’est industrialisée

Que répondez-vous à celles et ceux qui pointent du doigt internet, les réseaux sociaux, les moyens de communications modernes ? Ont ils raison d’avoir peur ? Comment les rassurer et les convaincre des bienfaits du numérique ?

Ils ont pour partie raison, mais ce n’est pas tout à fait la question. Nous récusons au sein du Conseil toute forme de déterminisme technologique. Cela veut dire que nous ne considérons pas que le numérique soit automatiquement la clé vers une société meilleure. Cela veut dire aussi que nous ne considérons pas qu’il soit néfaste en tant que tel. Plusieurs futurs sont possibles !

Nous ne considérons pas que le numérique soit automatiquement la clé vers une société meilleure

Dans un récent article, Evgeny Morozov, l’un des pionniers de la critique de la technologie, a fait remarquer quelque chose d’extrêmement pertinent : la critique de la technologie ne sert à rien si elle n’est pas accompagnée d’un projet politique. Je pense que cette remarque compte tout simplement pour la technologie en elle-même : elle est – et sera toujours – le résultat d’un projet politique. Le numérique peut-être utilisé dans le sens de ses pères fondateurs, pour créer une politique, une économie, une société plus décentralisées. Pour autant, il ne faut pas oublier que les réseaux sociaux peuvent effectivement aussi être le vecteur du fanatisme. Dans un cas comme dans l’autre, ce n’est pas l’outil qu’il faut combattre mais le projet politique, notamment – et surtout pour le second cas – à travers l’éducation, l’éducation aux usages numériques.

L’essentiel réside selon moi dans la nécessité de lever le voile sur les différents projets politiques que peut porter le numérique, de politiser toutes les questions qui sont encore trop souvent reléguées à des questions strictement techniques, alors qu’elles doivent absolument faire l’objet de débats, aujourd’hui plus que jamais !

L’essentiel réside selon moi dans la nécessité de lever le voile sur les différents projets politiques que peut porter le numérique