« Lorsque la société civile et les responsables politiques se mobilisent, des avancées concrètes sont possibles » Martine Combemale, fondatrice de Ressources humaines sans frontières

"Lorsque la société civile et les responsables politiques se mobilisent, des avancées concrètes sont possibles" Martine Combemale, fondatrice de Ressources humaines sans frontières
"Lorsque la société civile et les responsables politiques se mobilisent, des avancées concrètes sont possibles" Martine Combemale, fondatrice de Ressources humaines sans frontières

Depuis 2005, Martine Combemale parcourt la planète pour défendre de nombreuses causes : faire reculer le travail des enfants, alerter les différents acteurs (entreprises, citoyens, politiques…) sur le travail indécent et le travail forcé. Un fléau qui concerne près de 21 millions de personnes sur tous les continents, même en Europe et en France.

Ressources humaines sans frontières – RHSF – est la seule ONG en France à avoir été retenue en 2015 dans le cadre du projet européen SUSY (Sustainable and Social Economy) qui lutte contre la pauvreté à travers l’économie sociale et solidaire.

Récemment, Maisons du Monde a adhéré à RHSF, afin de mettre un place un plan de progrès réaliste et pragmatique sur lesenjeux de l’entreprise. Martine Combemale a également réalisé  une étude de terrain sur le commerce équitable au Panama.

RHSF mène aussi des actions de sensibilisation avec la création d’expositions pédagogiques. En 2015, elle a lancé un concours international de dessins destiné à lutter contre le travail forcé sous la présidence du dessinateur Plantu.

Martine Combemale a répondu à nos questions :

martine combemale

Qu’est-ce que Ressources Humaines Sans Frontières ?

Ressources Humaines Sans Frontières (RHSF) est une organisation non gouvernementale (ONG) créée en 2006 à Toulouse par Jacques Igalens et moi-même. Nous sommes tous deux des professionnels de la responsabilité sociétale d’entreprise (RSE) et des ressources humaines. L’ONG a été créée dans le but de promouvoir les droits de l’homme au travail. A RHSF, nous luttons contre le travail des enfants, le travail forcé et les conditions abusives de travail.

D’où est née l’idée de créer cette ONG ?

Les attentes manifestées par les deux maillons extrêmes de la chaîne de sous-traitance sont légitimes.

  • L’entreprise donneur d’ordre doit rémunérer ses salariés, investir, fournir aux consommateurs des produits de bonne qualité au prix le plus bas possible…
  • Le travailleur du bout du monde a droit à la santé et à la sécurité, à une rémunération décente sans heures supplémentaires excessives… et à tous les autres droits reconnus par le droit international.
  • Entre ces deux maillons, la chaîne de sous-traitants peut être longue. Et plus elle est étendue, plus grand est le risque d’exploitation, de travail forcé ou de travail des enfants.

Concilier les attentes légitimes des deux maillons extrêmes de la chaîne de sous-traitance, l’entreprise donneur d’ordre et le travailleur du bout du monde, c’est la mission que s’est donnée Ressources Humaines Sans Frontières.

Notre démarche préfère le questionnement au jugement, le dialogue à l’interventionnisme, l’accompagnement à la substitution

Quel est votre parcours qui vous a mené à la création de RHSF ?

En 1996, l’année où éclate l’affaire du travail des enfants chez  Nike, travaillant aux USA, j’ai été appelée pour analyser les chaînes de production des équipementiers sportifs en Asie mais aussi des plantations de cacao en Afrique. J’ai par ailleurs formé les équipes de ces donneurs d’ordre.

De retour en France, j’ai travaillé chez Vigéo pour évaluer la politique d’achat des grands groupes.

C’est en 2006 que Jacques Igalens et moi avons décidé de créer l’ONG Ressources Humaines Sans Frontières pour qu’un véritable travail de sensibilisation et de plaidoyer soit entrepris.

Quelle est votre action sur le terrain ? Où et sur quel problème intervenez-vous ?

Le combat de Ressources Humaines Sans Frontières pour les droits de l’homme au travail repose sur trois idées fondamentales : la première,  « Refuser »,  car il n’est nul besoin d’exploiter la misère des autres pour bien vivre. L’histoire économique et sociale des pays développés qui ont mis peu à peu fin aux situations indignes nées de la révolution industrielle en témoigne. Nous pensons que, de la même manière, l’économie mondialisée peut et doit éradiquer le travail forcé et le travail des enfants.

La seconde idée, « comprendre »,  est que sur des questions aussi complexes, toute approche manichéenne est vouée à l’échec. Il ne s’agit pas de juger ou de donner des leçons, mais de comprendre les situations de tous les intervenants de la chaîne de sous-traitance pour les amener ensemble à faire évoluer leurs pratiques.

Afin de comprendre, nous menons des missions de terrain pour connaître la réelle situation des travailleurs. Nous étions dernièrement au Panama pour effectuer des évaluations de l’impact des politiques de responsabilité sociale sur le travail des enfants. En partenariat avec une ONG américaine, IIECL (International Initiative to End Child Labor), nous sommes allés examiner les conditions de travail et de vie dans les plantations de caféiers et de bananiers.

La troisième idée, « agir », est que chacun, à sa place, est concerné. Dans un autre domaine tout aussi complexe, celui de l’environnement, la COP21 organisée à l’automne à Paris a montré que lorsque la société civile et les responsables politiques se mobilisent, des avancées concrètes sont possibles. Alors, à RHSF, nous formons le vœu qu’un mouvement tout aussi fort se dessine pour faire respecter les lois et les conventions internationales en matière de travail.

RHSF a par exemple organisé un concours international de dessins, présidé par Plantu, afin de sensibiliser le grand public à ces problématiques.

RHSF représente la France dans le projet européen SUSY (Sustainable and Solidarity Economy) qui lutte contre la pauvreté dans le monde à travers l’Économie Sociale et Solidaire. L’ESS place l’humain au cœur de ses préoccupations et promeut le circuit court. Or, plus une chaine de sous-traitance est courte, plus elle est transparente, et plus il est facile d’éviter les situations d’esclavage ainsi que les conditions abusives de travail. L’ESS est un des moyens que l’on peut mettre en place pour lutter contre ces pratiques.

Plus une chaine de sous-traitance est courte, plus elle est transparente, et plus il est facile d’éviter les situations d’esclavage ainsi que les conditions abusives de travail

En quoi le réchauffement climatique actuel influe-t-il sur le monde du travail selon vous ?

Selon les spécialistes, près de 200 millions de personnes devront migrer d’ici 2050 à cause du changement climatique. Les migrants se retrouvent en situation de vulnérabilité, et sont donc plus facilement sujets aux abus dans le monde du travail : ces familles-là ont tout à reconstruire ailleurs. En tentant de s’en sortir, ils peuvent facilement devenir des proies pour les trafiquants ou souffrir de diverses formes d’exploitation au travail.

Nous vivons aujourd’hui une crise migratoire liée au conflit au Moyen-Orient, mais cette crise ne doit pas nous faire oublier les migrants climatiques qui fuient la sécheresse, les inondations ou la baisse des rendements agricoles…

Comment cela se traduit-il au quotidien pour les travailleurs à travers le monde ? La France est-elle concernée par le travail forcé ?

Le travail forcé est défini par l’article 2 de la convention 29 de l’OIT, ratifiée par 177 pays comme « tout travail ou service exigé d’un individu sous la menace d’une peine quelconque et pour lequel ledit individu ne s’est pas offert de plein gré ».

Le travail forcé se reconnait à travers d’indicateurs que nous avons regroupés :

– Le consentement doit avoir été libre et éclairé

– L’absence de contrainte

– L’isolement

– L’absence de liberté de mouvement.

Contrairement à ce que beaucoup pensent, l’Union européenne et les pays industrialisés ne sont pas exempts de travail forcé (7 %). Des cas de travailleuses domestiques ou d’ouvriers agricoles forcés ont été identifiés dans tous les pays de l’Union européenne.

Adultes et enfants sont aussi forcés à effectuer des activités économiques illicites ou informelles, y compris la mendicité.

Contrairement à ce que beaucoup pensent, l’Union européenne et les pays industrialisés ne sont pas exempts de travail forcé (7 %)

Quelle évolution voyez-vous depuis votre création ?

Les différents acteurs de l’économie sont de plus en plus sensibles aux différentes problématiques. Par ailleurs, on note un développement important de l’Économie Sociale et Solidaire, qui permet un circuit court réduisant ainsi les risques de travail forcé et de travail des enfants

Y a-t-il eu des évènements marquants, des victoires remportées ? Un accroissement, des inégalités au travail ? etc…

A cours des 20 dernières années, plusieurs événements ont marqué la lutte contre le travail forcé.

En 1996, on découvre que les ballons Nike sont fabriqués par des enfants pakistanais. Bill Clinton crée alors l’ONG Fair Labor Association à laquelle collaborent plusieurs grandes entreprises.

La crise économique qui secoue l’Europe depuis 2008 a conduit des travailleurs à quitter leurs pays pour trouver du travail dans des pays plus riches.

Leurs qualifications manquent maintenant dans les pays d’origine, contraints de faire appel à des migrants venus de plus loin encore, eux aussi à la recherche de meilleures conditions de vie.

En 2013, l’accident du Rana Plaza au Blangladesh fait plus de 1000 morts. Ces travailleurs faisaient partie de la chaîne de sous-traitance de grands groupes occidentaux.

Nous pouvons cependant noter quelques victoires : L’Organisation Internationale du Travail a adopté en 2014 le Protocole relatif à la Convention sur le Travail Forcé. C’est un traité juridiquement contraignant qui impose aux États qui ratifient le protocole de prendre des mesures pour combattre l’esclavage moderne sous toutes ses formes. Le Niger, la Norvège et le Royaume-Uni ont déjà ratifié ce protocole. La France a adopté le 28 janvier 2016 un projet de loi autorisant la ratification de ce protocole.

Par ailleurs, un projet de loi sur le devoir de vigilance des sociétés mères vis-à-vis de leurs filiales et sous-traitants est actuellement étudié en France.

La crise des migrants qui frappe l’Europe depuis plusieurs mois est-elle un risque majeur pour les conditions de travail des réfugiés ?

C’est évidemment un risque considérable pour les conditions de travail des réfugiés. Vulnérables, ils sont prêts à tout pour s’en sortir.

L’ONG Busisness & Human Rights Resource Centre a révélé dernièrement que des enfants syriens travaillent dans des usines de textiles en Turquie, fournisseur de grandes marques de vêtements comme H&M et C&A.

Comment y faire face ?

Pour lutter contre cette situation complexe, chacun d’entre nous a un rôle à jouer :

– Les gouvernements doivent s’assurer que le droit international du travail soit respecté.

– Les entreprises doivent mettre en place des plans d’action pour maitriser leur chaîne de sous-traitance.

– Les consommateurs doivent se poser des questions sur des prix anormalement bas, privilégier le circuit court, consommer responsable.

Les consommateurs doivent se poser des questions sur des prix anormalement bas, privilégier le circuit court, consommer responsable

Quelles sont vos conclusions après la COP21 ?

La réussite c’est le mouvement politique. C’est important, sans volonté politique même avec la force de toute la société civile, c’est difficile d’agir sur le long terme. Maintenant il faut transformer l’essai, être vigilant et prendre systématiquement en compte l’ensemble des populations dans tous les projets y compris les projets éthiques.

Vous a-t-elle apporté des solutions, des réponses ?

RHSF a participé à la COP 21. Nous avons émis un cahier de propositions sur l’Économie Sociale et Solidaire comme réponse au changement climatique.

La COP 21 nous a apporté des pistes de réflexion que nous espérons développer dans les mois à venir dans le cadre du projet européen SUSY (Sustainable and Solidarity Economy) qui lutte contre la pauvreté dans le monde à travers l’Economie Sociale et Solidaire.

Sans volonté politique même avec la force de toute la société civile, c’est difficile d’agir sur le long terme

Quels sont vos projets pour 2016 ?

En 2016, Ressources Humaines Sans Frontières doit continuer à se développer.

Plusieurs projets sont en cours : la publication de nouvelles sur le travail des enfants, un ouvrage sur les mythes concernant le travail des enfants, un guide pratique pour les entreprises sur le travail forcé, un guide pour les entreprises chinoises pour améliorer les conditions de travail.

RHSF travaille actuellement en partenariat avec une plantation de café ainsi que le Ministère du travail du Panama sur la rédaction d’un code conduite concernant le travail des enfants dans l’agriculture. Ce code de conduite servira de base pour un projet de loi sur ce problème.

RHSF poursuit également son projet SUSY : un tour de France, avec la présence d’intervenantes malaysiennes sera organisé au cours de l’année, de même que différents événements liés à l’ESS dans différentes régions.

Cette année, l’ONG fête également ses 10 ans : un événement très important qui nous permettra de sensibiliser le plus grand public aux problématiques du travail forcé. Nous allons créer à cette occasion une fondation pour mieux lutter contre les conditions abusives de travail.