« Les médias ont fait de l’entrepreneuriat quelque chose de très sexy et ont omis les aspects difficiles » Aline Mayard The Blue House & Wamda

"Les médias ont fait de l'entrepreneuriat quelque chose de très sexy et ont omis les aspects difficiles" Aline Mayard The Blue House & Wamda
"Les médias ont fait de l'entrepreneuriat quelque chose de très sexy et ont omis les aspects difficiles" Aline Mayard The Blue House & Wamda

Entreprendre c’est la tendance du moment, le coworking, c’est the place to be pour travailler, s’expatrier est une obligation pour booster sa créativité et quand on réunit les trois, cela donne The Blue House. Ou plutôt donnait The Blue House, car depuis quelques mois, la maison bleue a fermé ses portes définitivement. Lassée par le stress et la solitude de l’entrepreneur, Aline Mayard, sa fondatrice, a tout arrêté, quitté le Maroc et est revenue sur Paris pour démarrer une nouvelle vie.

Aline nous en dit plus sur son parcours d’entrepreneur et ses projets :

Aline-Mayard

The Blue House, c’était quoi ? Qu’est ce qui t’avait motivé à lancer cette activité ?

The Blue House était un lieu pour startups situé à Taghazout, un village de pécheurs et surfeurs au Maroc, dont l’objectif était d’aider les startups et entrepreneurs à prendre du recul pour mieux travailler.

J’ai eu la chance de pouvoir voyager en travaillant et j’ai réalisé qu’à chaque fois que je travaillais dans un lieu hors du commun (une plage au Sénégal, le désert américain), j’étais plus productive, créative et motivée que jamais.

En tant que journaliste couvrant les startups arabes, j’ai eu la chance d’interviewer des startups européennes et américaines ayant élu domicile à Taghazout, certaines pour un mois, d’autres pour neuf. Cette expérience les a changé, elle les a aidé à travailler mieux et à faire preuve de perspective.

J’ai donc décidé de créer un lieu où les startups pourraient rencontrer des personnes du monde entier, se confronter à d’autres façons de penser, ralentir, faire le point sur la vision de leur entreprise, oublier toutes les obligations de la vie de tous les jours et expérimenter de nouvelles techniques de travail.

Pourquoi avoir arrêté aujourd’hui ? Quel a été le cheminement qui t’a conduit à prendre cette décision ? Qu’est ce que tu ne supportais plus ? 

Une fois mon associé parti, je me suis retrouvée à devoir tout gérer et notamment des choses que je n’aimais pas : la comptabilité, la logistique, l’hôtellerie.

En plus de ça, je n’appréciais pas être entrepreneur. Lancer des projets, c’est une chose ; prendre des risques, être responsable des salaires de ses employés, gérer la solitude du boss, passer son temps à galérer financièrement, c’est autre chose.

Et puis, il y avait tous les détails propres à ma situation : le mal du pays, la fatigue physique, la fatigue morale de vivre dans un pays si compliqué administrativement et logistiquement, la solitude de vivre dans un village, le manque d’argent, les difficultés du milieu de l’hôtellerie.

J’ai longtemps continué en me disant « ça ira mieux une fois que tu auras passé telle et telle étape ». Et quand j’étais enfin arrivée au moment de croissance, j’ai réalisé que j’étais malheureuse et que ça n’allait pas changer.

Lancer des projets, c’est une chose ; prendre des risques, être responsable des salaires de ses employés, gérer la solitude du boss, passer son temps à galérer financièrement, c’est autre chose

Prendre la décision d’arrêter, c’est dur ? Qu’est ce qui se passe dans ta tête à ce moment là ?

Pour moi c’était une évidence. Je n’en pouvais plus. Je voulais dormir à 20h et rester dans mon lit jusqu’à 11h. Je ne pensais qu’à une chose : mon lit à Paris, ma maison.

J’ai expliqué à des amis entrepreneurs que je réfléchissais à arrêter. Au bout de deux discussions, il m’a semblé évident que j’avais déjà pris ma décision. A partir de là, tout est allé mieux, j’avais hâte que toute cette aventure soit derrière moi mais je me sentais déjà légère.

Comment le vis-tu aujourd’hui quelques mois plus tard ?

Je suis ravie, je revis, je profite de chaque moment, des moments d’activités intenses et surtout des moments de tranquillité. J’apprécie la normalité. Je ré-organise ma vie.

Qu’en a pensé ton entourage de cette décision ? Ils s’y attendaient ? Croyaient ils à ton projet ?

Mon entourage m’a soutenu dans cette décision. Je pense qu’ils croyaient en moi et en mon projet et qu’ils savaient que je m’attaquais à quelque chose de gros, que je prenais des risques mais ils savaient aussi que je saurais me désengager au bon moment si ça n’allait pas et m’en sortir si ça ne fonctionnait pas.

J’ai été très transparente et je les ai tenu au courant de chaque passage d’étape et états d’esprit, ça a aidé à avoir leur soutien.

Comment se passe l’arrêt ? Comment sors-tu de la société ? Quelle a été la création de tes associés et tes investisseurs ?

Je n’avais pas d’associés, juste un board qui a très bien compris, certains m’ont même proposé un boulot !

Je n’avais pas d’investisseurs mais des backers suite à une campagne crowdfunding. Ils étaient tristes que ce soit fini mais ont très bien compris et m’ont dit de prendre mon temps pour les rembourser.

Je pense que le fait que j’ai été transparente dès le début, que je les ai tenu au courant de ma réflexion et que j’ai ensuite partagé mon aventure personnelle et mes raisons d’arrêter avec honnêteté a beaucoup aidé. Ils étaient conscients des risques, ils étaient là aussi pour suivre/vivre une aventure. Et puis, ce sont des entrepreneurs donc ils comprennent la difficulté.

Quelqu’un reprend derrière toi, ou c’est totalement fini ?

J’ai discuté avec de nombreuses personnes mais je n’avais plus la force d’attendre. Alors j’ai juste revendu les meubles et je suis partie.

Financièrement tu t’en sors ou la maison te reste sur les bras, de dettes ou tu avais tout bordé à la création ?

J’ai des dettes mais rien d’insurmontable. Dans un an, ce ne sera qu’un lointain souvenir.

Avec le recul que tu as, penses-tu que tu étais faite pour l’entrepreneuriat ? Que c’est une question de projet qui n’a pas marché ou que tu n’avais pas envie de cela et que tu as suivi la mode actuelle du « tous entrepreneurs » ?

Ce qui est drôle c’est que j’ai souvent dit à mes amis qui me disaient que je finirais entrepreneur que ce n’était pas fait pour moi parce que j’aspirais à une vie plus tranquille. Et puis un peu de pression sociale, une bonne idée, l’envie de passer à autre chose sans trouver de boulot qui correspondait à ce que je voulais faire, m’ont poussé à passer le cap.

Je ne pense pas que j’ai suivi de mode. J’ai toujours travaillé dans les startups, bien avant que ça devienne branché, mes amis sont entrepreneurs, ma vie c’est l’entrepreneuriat et j’avais une idée, c’était un cheminement assez logique. Pour autant, je sais maintenant que ce n’est pas fait pour moi, en tout cas pas pour moi seule sans moyen. Dans 15 ans avec un bon associé et du financement, les choses seraient peut-être différentes, mais même, je n’en suis pas sûre.

Un peu de pression sociale, une bonne idée, l’envie de passer à autre chose sans trouver de boulot qui correspondait à ce que je voulais faire, m’ont poussé à passer le cap

D’ailleurs, que penses tu de cette tendance qui incite tout le monde à créer sa boit coûte que coûte en ce moment ?

Comme chaque mode, c’est dangereux. Suite à l’article que j’ai écris sur Medium, j’ai reçu plein de messages de gens travaillant dans tous les secteurs : de l’architecture à la finance, m’expliquant avoir voulu se lancer et ne pas être heureux. Les médias ont fait de l’entrepreneuriat quelque chose de très sexy et ont omis les aspects difficiles. De nombreuses personnes se lancent dans l’entrepreneuriat sans se demander si c’est pour eux, sans réaliser le coût que cela représente, c’est un peu comme, il y a quinze ans, quand les gens se lançaient dans le conseil et son rythme effréné parce que c’est ce que les autres font.

Quels sont tes projet aujourd’hui ? Que fais-tu ? Comment te sens-tu ?

Je n’avais jamais quitté mon job de journaliste pour Wamda, une organisation qui soutient l’entrepreneuriat dans le monde arabe et qui publie le média de référence sur la thématique. J’étais simplement passée à temps partiel, je suis repassée à temps plein.