« Dans tous les secteurs, les femmes doivent encore se battre beaucoup plus pour faire leurs preuves et encore plus dans les métiers technologiques » Lucile Reynard, cofondatrice de Girlz in Web

"Dans tous les secteurs, les femmes doivent encore se battre beaucoup plus pour faire leurs preuves et encore plus dans les métiers technologiques" Lucile Reynard, cofondatrice de Girlz in Web
"Dans tous les secteurs, les femmes doivent encore se battre beaucoup plus pour faire leurs preuves et encore plus dans les métiers technologiques" Lucile Reynard, cofondatrice de Girlz in Web

La place des femmes dans le milieu de la tech est un sujet passionnant, qui fait couler beaucoup d’encre, mais qui n’évolue que très lentement… Alors qu’on parle d’un secteur innovant, le monde technologique semble ne pas avoir appliquer une stratégie d’innovation quant à son ouverture à plus de diversité dans son recrutement. De même dans les médias, les femmes de la tech sont peu visibles et souvent cantonnées à des rôles de communicantes ou exécutantes, mais rarement d’expertes en développement web, technologie industrielle ou webdesign. Et pourtant, nombreuses sont celles qui auraient beaucoup à partager sur leur expérience et leur expertise.

Lucile Reynard, co-fondatrice de Girlz in Web, nous donne son point de vue sur le sujet tiré de son expérience :

Lucile Reynard

Qui êtes-vous ?

Passionnée de technologie et d’innovation depuis l’enfance, après des études de communication et une spécialité en communication digitale à l’École des Mines d’Alès, je suis devenue consultante en communication digitale en 2005. Je suis d’abord intervenue dans les agences de communication qui créaient leurs départements dédiés au numérique (Publicis Consultants, TBWA Corporate) puis après diverses expériences plus technos, notamment dans le design d’applications web et mobile, je me suis lancée en indépendante en 2011. Je conseille et j’accompagne aujourd’hui de nombreuses entreprises petites et grandes, sur leurs problématiques de communication online. J’interviens au niveau stratégique tout autant qu’opérationnel sur les réseaux sociaux, les relations blogueurs, la conception de dispositifs interactifs et la eRéputation, Veille online.

J’ai cofondé Girlz In Web en 2009 avec Célina Barahona et Sabine Coulon : nous étions toutes trois très investies dans l’écosystème du numérique français et en avions marre de constater que les femmes étaient peu ou pas visibles dans les grands événements fédérateurs. Ainsi nous avons créé l’association qui après 6 ans d’activité intense continue d’ouvrer pour la reconnaissance et la mise en avant des carrières féminines dans le numérique.

On dit souvent qu’il y a peu de femmes dans la tech, est-ce une réalité ? Pourquoi ?

Il semble que la réalité commence à se modifier mais il est exact de dire qu’aujourd’hui il y a peu de femmes qui occupent des postes dans les métiers en rapport à la technologie. Il y a plusieurs raisons à cela : tout d’abord l’éducation qui n’incite pas les femmes à faire carrière dans ce genre de métiers. Dès l’enfance les filles et les garçons sont soumis à des clichés : on donne souvent aux garçons des jeux de bricolage et des déguisement d’astronautes, c’est beaucoup moins le cas pour les filles. Ainsi depuis leur plus tendre enfance, les filles ne s’identifient que difficilement en tant que technicienne, ou scientifique…

Ensuite viennent aussi des préoccupations plus terre à terre relayées également par la société, l’école, les parents : les métiers technologiques sont censés demander davantage d’investissement et ce ne serait pas compatible avec les charges ménagères et le soin des enfants dont les femmes, aujourd’hui encore assument la majorité au sein du foyer.
Il est pourtant notable que les filles jusqu’au lycée sont meilleures en sciences que les garçons et qu’elles auraient toute latitude de s’investir dans des métiers technologiques…

En outre, pour celles qui continuent dans les études supérieures elles ont encore bien peu de modèles à suivre : leurs professeurs et intervenants sont souvent des hommes qui ont d’ailleurs tendance à moins les considérer que les garçons avec qui elles étudient. Si on détaille le panthéon des grands chercheurs, scientifiques et inventeurs, les femmes sont en effet très peu présentes. Dans ces conditions, sans modèle dont s’inspirer il est d’autant plus complexe pour les jeunes filles de se projeter. C’est aussi le cas du secteur cinématographique, éminemment technologique dans lequel très peu de femmes font carrière aujourd’hui encore.

Pourtant le domaine du développement informatique comptait un nombre important de femmes au début du 20ème siècle car cette tâche considérée moins noble que d’autres était souvent laissée aux femmes (comme Linda Lovelace par exemple)…

La proportion de femmes en école d’ingénieur aussi, même si elle progresse, reste aujourd’hui très faible et nous savons grâce à de nombreux témoignages que les élèves féminines rencontrent aussi discriminations et moqueries de la part des garçons. Il reste donc beaucoup de barrières à faire tomber pour encourager les jeunes filles à se lancer dans des carrières technologiques pourtant si prometteuses !

Il reste beaucoup de barrières à faire tomber pour encourager les jeunes filles à se lancer dans des carrières technologiques pourtant si prometteuses

Avez-vous déjà eu à subir de la discrimination, du sexisme dans votre carrière ?

Comme toutes les femmes j’ai été confrontée à des situations limites voire carrément discriminantes : on m’a souvent préféré un homme à compétences égales voire inférieures pour des postes de gestion de projet Web assez pointus par exemple. Je me suis aussi fait plusieurs fois incendier par des hommes se disant savants lors de réunions sans que personne autour ne bronche.

Plus globalement, j’ai toujours ressenti le fait qu’en tant que femme et expert, je devais moins l’ouvrir et fournir beaucoup plus d’efforts pour être crédible que mes homologues masculins. Cela dit, lorsque je gère des équipes de développeurs informatiques, ou des prestataires dans ce domaine, j’ai souvent l’impression d’un sexisme inversé : les hommes avec qui je travaille en sont fiers et ils sont aussi plutôt admiratifs de travailler avec une femme qui comprend leur métier et a des notions techniques assez poussées.

Globalement, autour de moi, en tant que fondatrice d’un réseau féminin œuvrant dans la sphère éminemment technologique des métiers du numérique, j’ai eu beaucoup d’échos similaires. Plus de difficultés à faire ses preuves mais admiration au bout de chemin… qui peut cependant être long et décourageant !

Mon avis c’est que dans tous les secteurs, les femmes doivent encore se battre beaucoup plus pour faire leurs preuves et encore plus dans les métiers technologiques où les à priori sont encore bien plus ancrés que dans d’autres (je pense aux sciences du vivant, à la médecine par exemple).

Dans tous les secteurs, les femmes doivent encore se battre beaucoup plus pour faire leurs preuves et encore plus dans les métiers technologiques

Comment se fait-il qu’encore aujourd’hui, en occident tout du moins, bien que les femmes aient acquis tous les droits, elles n’arrivent pas à aller là où on ne les attend pas, comme dans la tech ?

Pour inverser votre question, on pourrait se demander également pourquoi encore aujourd’hui, il y a si peu d’hommes dans les métiers de la petite enfance et de l’aide à la personne.

Parce que les clichés ont la vie dure et que malgré l’acquisition de certains droits, il faut se rappeler que les femmes ont été dominées dans notre civilisation pendant près de 3000 ans… Le monde ne change pas du jour au lendemain. Pour rappel les femmes françaises n’ont eu les mêmes droits civiques que les hommes que dans les années 70. Plus près de nous, il n’y a qu’à voir la proportion des tâches ménagères encore dévolues aux femmes aujourd’hui en France alors qu’elles travaillent pour la majorité !

Les métiers valorisants socialement ne leur sont donc pas attribués en priorité bien qu’il n’y ait aucun argument rationnel derrière tout ça. Cela dit je pense que les choses ont bien changé avec les métiers du numérique qui permettent à des femmes de créer plus facilement leur entreprise et de se former sur le tas : c’est un élan de fond auquel on assiste ces dernières années et je pense qu’il faut le soutenir car il est porteur de progrès global pour notre société et l’égalité des sexes !

Les métiers du numérique permettent à des femmes de créer plus facilement leur entreprise et de se former sur le tas

Pourquoi les femmes sont elles moins payées que les hommes dans la tech ? D’où vient cette « norme » ?

Toujours la même histoire d’à priori : les femmes s’investiraient moins car elles s’occuperaient plus de leurs enfants, et donc elles partent plus tôt et ne vont pas aux réunions informelles d’après bureau qui permettent de réseauter et de sauter certaines barrières hiérarchiques… Elles ont des périodes de grossesse pendant lesquelles elles ne travaillent pas et elles sont aussi bien sûr considérées globalement comme moins performantes à compétences égale… Alors qu’elles ont souvent eu à travailler beaucoup plus pour arriver au même niveau que leurs homologues masculins. Un beau paradoxe n’est-ce pas ?

Quel est ce « plafond de verre » dont on parle, dans la réalité ?

Le plafond de verre pour l’expliquer simplement c’est le fait que dans les agences de communication par exemple qui sont des entreprises très féminisées au sein de leur personnel on retrouve une majorité d’hommes aux postes de direction et de décision. Les femmes si nombreuses parmi les employés et génératrices de business, seraient-elles réellement moins compétentes que leurs homologues masculins pour diriger ? …

Les grandes entreprises de tous les domaines reflètent encore cette inégalité frappante : le CAC 40 ne comporte qu’une seule femme dirigeante aujourd’hui. Isabelle Kosher, PDG de General Electrics France est en poste depuis… 2014 ! Les femmes sont seulement 10% dans les comités de direction. Même s’il y a une progression dans les conseils d’administration où elles sont désormais 30% on note qu’il y a encore des progrès à faire !

Dans les entreprises des nouvelles technologies, le manque de mixité incite aujourd’hui les recruteurs à chercher des profils féminins mais elles ne parviennent pour autant pas très nombreuses aux postes de direction. Quand on y pense c’est totalement idiot car en se privant ainsi de femmes intelligentes et leaders, les entreprises se privent également d’une part de croissance et d’innovation.

En se privant de femmes intelligentes et leaders, les entreprises se privent également d’une part de croissance et d’innovation

Les réseaux de femmes, est-ce une avancée, une stigmatisation ? Pourquoi ne rejoignent-elles pas les réseaux mixtes ?

Les réseaux de femmes n’excluent pas les hommes loin de là, mais il s’agit aujourd’hui de travailler ensemble sur des problématiques qui sont propres aux femmes et il semble plus indiqué d’en parler entre nous et d’y travailler ensemble. Il y a plusieurs raisons à cela : les hommes n’ont pas forcément conscience des problèmes que nous rencontrons, et ils cherchent aussi souvent à avoir le dessus sur les femmes dans les débats et à imposer leurs idées…(cf certains groupes féministes des années 70 qui devant ce constat avaient exclu les hommes de leurs rangs).

Plus globalement dans le Monde, les femmes rencontrent des problèmes bien spécifiques et leur intégration dans le monde du travail fait aujourd’hui une grosse différence en matière de développement : c’est pourquoi un événement comme le Women’s Forum par exemple a toute sa légitimité. Mais encore une fois ces événements et réseaux n’excluent pas les hommes : ils sont peu à y participer peut être simplement parce que la pertinence de ces sujets leur échappe ?

En ce qui concerne l’association Girlz In Web que j’ai cofondée, nous sommes ouvertes aux hommes et organisons des événements mixtes : l’idée c’est avant tout d’encourager les femmes dans les carrières du numérique et aussi de les mettre en valeur… C’est pour cette raison que nous organisons des événements thématiques 100% mixtes dans lesquels on peut apprécier l’expertise de femmes et d’hommes sur un même sujet. Cela dit, nous souhaitons également pousser des modèles et donner de la visibilité aux expertes et donc il existe des événements dont les femmes sont aujourd’hui les principales intervenantes (les workshops) : mais les hommes sont évidemment incités à y participer en tant qu’auditeur.

L’annuaire des expertes du numérique que nous avons lancé va aussi dans ce sens : nous valorisons une liste d’expertes des métiers du numérique sélectionnées sur des critères précis afin que les organisateurs d’événements ne puissent plus dire qu’ils n’ont pas trouvé de femmes pour leurs panels. Les réseaux de femmes sont là pour faire avancer l’égalité pas pour rester dans un cocon d’entre soi.

Les réseaux féminins sont une avancée dans le sens où de très nombreuses femmes qui y adhèrent le font pour la première fois ; elles découvrent le réseautage par l’intermédiaire d’un réseau féminin, prennent confiance et vont pouvoir ensuite voler de leurs propres ailes et s’investir dans d’autres réseaux plus mixtes (si on leur ouvre la porte bien entendu)… Évidemment l’idéal serait que nous n’ayons plus besoin d’exister mais aujourd’hui il y a encore du chemin à faire.

Les réseaux de femmes sont là pour faire avancer l’égalité pas pour rester dans un cocon d’entre soi

Les femmes ne seraient elles pas responsables de ces « inégalités » ?

Les femmes font partie de la société et elles sont donc responsables au même titre que les hommes de son évolution.
Maintenant il est vrai qu’il y a un énorme travail à faire pour détricoter des années de conditionnement et d’habitudes bien ancrées… Les femmes sont éduquées d’une certaine manière qui fait qu’elles ont globalement moins confiance en elles sur le plan professionnel et personnel : combien de fois j’ai entendu une femme avec 10 ans d’expérience dans un domaine pointu me dire qu’elle ne se considérait pas experte pour autant alors que j’ai par contre entendu de nombreux hommes moins expérimentés le dire sans ambages.

Le rôle des réseaux pros est là aussi : décomplexer la parole, s’encourager et s’admirer mutuellement pour faire progresser la place des femmes dans le monde professionnel.

Alors peut-on dire que les femmes sont responsables du conditionnement dont elles sont victimes ? Des tâches ménagères qu’elles assument encore ? Non je ne le pense pas mais je crois que celles qui ont brisé la plafond de verre doivent montrer l’exemple et le chemin aux autres en se souvenant des efforts qu’elles ont fait pour en arriver là où elles sont et les mettre en perspective pour faire réellement bouger les choses.

Quels sont les rôles modèles aujourd’hui qui font bouger les choses ?

La presse a beaucoup parlé il y a quelques semaines des hommes qui avait décidé de boycotter les conférences aux panels 100% masculins suite à une conférence organisée par le gouvernement sur les nouvelles technos. Et oui quand des hommes dénoncent le sexisme les lignes bougent : pourtant le Tumblr 100% mâle panel existe depuis 2 ans maintenant… Je pense que ces hommes influents et écoutés qui clament haut et fort qu’ils en ont marre du sexisme sont des rôles modèles intéressants pour les autres hommes et organisateurs d’événement auxquels ils font prendre conscience du problème éthique.

Je pense aussi que le gouvernement devrait balayer devant sa porte et a un grand rôle à jouer pour montrer l’exemple en incitant davantage les initiatives techs féminines.

De notre côté nous œuvrons sans relâche depuis 6 ans mais avons aujourd’hui encore très peu de relations avec les instances dirigeantes sur ces sujets pourtant cruciaux pour le développement économique et l’égalité des droits et ce malgré plusieurs déclarations d’intentions…

Pour parler de personnes à proprement parler en dehors de Sheryl Sandberg, mille fois citée et avec pertinence, regardons ces jeunes entrepreneuses du web dont les entreprises sont des succès en France mais aussi parfois à l’international : je pense par exemple à la fondatrice de Leetchi Céline Lazorthes, Stéphanie Pélaprat de Restopolitain ou encore Jacinthe Busson de Kontest, mais aussi Pauline Laigneau de Gemmyo, Alice Zagury qui a fondé The Family, Marie Ekeland de France Digital, et bien sûr mes comparses de Girlz In Web : les géniales Marine Aubin fondatrice de Geekster ou encore Marie-Amélie Frère qui a créé Linotte et cherche à s’investir dans de nouveaux projets, Célina Barahona fondatrice de So Cult, Sabine Coulon de WeLab ou encore Nina Camatta de Crealya.

Les exemples sont nombreux et ne se ressemblent pas car les femmes aujourd’hui s’investissent dans tous les domaines de la technologie et montrent l’exemple tout en étant solidaires avec celles qui suivent.

Pour celles qui n’auraient pas trouvé l’inspiration, nous avons créé un annuaire qui regroupe environ 200 expertes femmes dans les métiers du numérique.


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