Trouver sa voie, c’est aussi en avoir plusieurs

Et si on ne trouvait jamais sa voie ?
Et si on ne trouvait jamais sa voie ?

D’aussi loin qu’on se souvienne, on nous a toujours demandé de façon régulière ce qu’on voulait faire comme métier dans notre vie future. A 6 ans il fallait déjà qu’on sache ce qu’on voulait faire de notre vie pour les 80 années suivantes. Car tout allait conditionner ce choix : être bon en math ou pas, lire des Bandes dessinées Mafalda & Snoopy ou Zola & Tolstoï, faire du sport, du dessin, apprendre l’anglais, etc… Nos parents se mettaient déjà la pression alors que nous savions à peine écrire notre nom et que nous rêvions surtout de regarder Arnold et Willy à la TV ou jouer à la corde à sauter. Puis ce choix nous a hanté, dès le collège puis le lycée où ce sont nos notes qui nous ont orienté vers une voie que peut-être nous n’avions pas choisie. Après le Bac, il a fallu encore une fois trouver sa voie, déterminer ce pour quoi on était fait, où on se voyait travailler à 25 ans. Malheur à ceux qui n’avaient pas de vocation de médecin, avocat, prof de français… Il ne leur restait plus qu’à faire une école de commerce et de gagner encore 5 ans pour choisir un chemin de vie professionnel. Sauf que 5 ans plus tard, après une éducation fourre-tout qui apprend tout et rien en particulier, bon nombre d’étudiants ne savent toujours pas ce qu’ils veulent faire de leur vie pour certains, quand d’autres réalisent que les études qu’ils ont idéalisées pendant des années ne sont pas du tout la réalité du terrain, une fois diplômés… Et là c’est le drame : et si on n’avait pas de voie ? Pas de vocation ? Si on avait envie de rien de précis, mais de trop de choses en général ?…

Ce trop, que les « normaux bien-pensants » aiment à caricaturer chez les égarés qui n’ont « toujours pas trouvé » leur chemin, ou pire qui l’ont perdu en cours de route. Trop d’envies, trop de choix, trop de possibilités, trop de capacités, trop touche à tout, trop éparpillé, trop instable, dans une ère où tout est possible, là où avant on suivait le chemin familial de génération en génération, sans se poser de questions… Certains l’ont entendu tout au long de leur vie, comme un boulet à trainer au pied de cette société qui aime fixer les gens dans des cases depuis la nuit des temps. Même encore aujourd’hui alors qu’on peut en théorie vivre comme bon nous semble. Les coachs et manuels de développement personnel nous incitent en permanence à trouver notre voie, à nous poser, à arrêter de chercher une fois qu’on sera « aligné » et qu’on se sentira à notre place.

Mais si finalement il existait des gens qui n’ont pas de vocation ? Qui sont destinés à ne jamais trouver leur voie ? Qui chercheront toute leur vie un nouveau projet, plus trépidant, plus motivant et plus fou ? Qui en auront même plusieurs en parallèle, non pas pour gagner plus d’argent (même si c’est une réalité pour pas mal de monde en ce moment) mais pour stimuler leur créativité, ne pas s’ennuyer, canaliser leur hyperactivité, garder leur dynamisme, éviter de s’éteindre. Qui se disent tout simplement qu’il y a tellement de choses à découvrir dans ce monde qu’ils ne voient pas pourquoi ils s’arrêteraient à une seule activité.

Beaucoup y verront un souci, un refus de choisir ou de grandir, de prendre sa vie en mains, mais pour ces personnes multiactivités, dont bon nombre sont des entrepreneurs (avoir deux ou trois jobs salariés c’est compliqué en France…) ce n’est pas un problème, c’est même une raison de vivre. Lorsqu’ils n’ont qu’un seul projet en cours, un poste de salarié ou une entreprise, et ce même très bien payé, ils s’éteignent. Leur bien être et leur appétit de vivre s’essoufflent, ils peuvent même tomber en déprime faute d’avoir cette petite flamme en eux qui les fait profiter de la vie. Ils risquent aussi de perdre leur créativité, leur envie de faire bien les choses, leur motivation et tout laisser tomber faute d’y trouver leur place dans cette vie, que beaucoup leur envient vue de l’extérieure, mais qui eux, les ennuie à mourir.

La plupart du temps, ils n’osent pas avouer qu’ils s’ennuient dans leur job ou leur entreprise, car « ils ont tout pour être heureux », mais c’est pourtant bien la réalité et ça les mine au quotidien. Vouloir rentrer dans un moule qui n’est pas le sien n’a rien d’épanouissant sur le long terme… Alors pourquoi continuer à être celui que la société attend si ce n’est pas soi. Quel mal y a t-il à ne pas avoir trouvé sa voie, parce qu’on n’en a pas ou plus. Ou parce que sa voie c’est d’en avoir plusieurs et de tout expérimenter, quitte à galérer financièrement ou être incompris.

Ces multipotentiels, ou multiactivités ont été décris dans une conférence TEDx en avril 2015 par l’américaine Emilie Wapnick. La video « Why some of us don’t have one true calling ? » a fait le buzz et a certainement permis à de nombreux scanneurs/slasheurs de s’assumer et montrer au monde qu’ils étaient peut-être différents, qu’ils ne se trouvaient jamais là où on les attendait (où on les mettait…) mais qu’ils n’étaient pas pour autant atteint de troubles psychologiques, n’avaient aucune revanche à prendre sur leur passé, aucun compte à régler avec leur parents, n’étaient pas hors-système ou ne refusaient pas la vie en société. Pas besoin de prendre du Lexomil, du Prozac et d’aller consulter un psy ou un coach qui les remettra dans le droit chemin ! Ils sont juste eux-mêmes, spécialisés en rien mais moyens en tout, on ne les invitera jamais à partager leur expertise dans une conférence, mais ils auront beaucoup à apprendre à ceux qui veulent vivre librement leur différence dans une société où on valorise sans cesse la maitrise d’un art ou d’une discipline, où le 100m a plus de valeur que le décathlon, où avoir une carrière linéaire l’emporte toujours sur un parcours atypique et où les gens posés sont plus valorisés que les touche-à-tout.

Mais tout cela est en train de changer et chacun a aujourd’hui le droit, ou prend le droit d’être qui il veut sans avoir à se justifier ou expliquer pourquoi il fait telle ou telle chose. Qu’il soit chanteur et comptable, entrepreneur et salarié, prof de math et apiculteur, etc… C’est le constat qu’on fait de nombreux entrepreneurs que j’ai interviewés ces dernières semaines et qui, au vu de leurs parcours intéressants méritaient d’avoir chacun leur place dans un portrait dédié plutôt que dans un unique article comme prévu initialement. Donc vous retrouverez les portraits de  plusieurs d’entre eux ces prochaines semaines. Et si vous aussi, vous avez plusieurs emplois/entreprises et des parcours atypiques n’hésitez pas à proposer votre témoignage !