Comment échapper au toujours plus quand on est entrepreneur ?

Comment échapper à la doctrine du toujours plus quand on est entrepreneur ?
Comment échapper à la doctrine du toujours plus quand on est entrepreneur ?

Il y a quelques temps, j’ai lu dans Management une citation (en gros) d’un soi-disant expert de l’entrepreneuriat qui disait « même si vous créez la meilleure pizzeria de votre quartier, vous ne serez jamais une success story. Pour devenir une success story, vous devez créer une chaine de pizzeria« . Évidemment cette phrase m’a fait bondir. Car c’est quoi une success story ?? C’est montrer sa tête dans les médias et les conférences, lever des fonds, changer le monde, passer à la postérité après sa mort ? Il semble que ce soit cela depuis l’avènement des startups malheureusement. Et pourtant une success story c’est avant tout vaincre l’adversité, les soucis, les aléas de la vie, se tirer un salaire tous les mois de son activité, payer ses salariés et ses fournisseurs, contribuer à l’effort collectif qui fait bouger notre pays. Une succession de petits riens qui font de grandes choses, mais qui ne semblent « pas assez » pour les évangélistes de l’entrepreneuriat comme ils aiment à se définir, ne doutant de rien et surtout pas d’eux-mêmes. On devrait leur rappeler qu’il existe de nombreuses success stories qui se sont créées sur un seul restaurant, une seule chanson, un seul film ou un seul site internet…

Mais voilà, dans notre société du toujours plus, basée sur la croissance illimitée, appelée « hypercroissance » avec la nouvelle économie, « se contenter de ce qu’on a » est devenu has been. Ne pas vouloir plus, grandir, exploser son CA, cramer plusieurs millions d’euros en publicité & marketing, travailler jour et nuit, ne ferait pas de vous un vrai entrepreneur made in 21ème siècle, ce héros des temps modernes. « Sky is the limit » a t-on l’habitude d’entendre parmi les startupers, comme si rien ne pouvait les arrêter et tout leur était du. Il n’est pas ici question de nier que ces entrepreneurs travaillent d’arrache-pied pour y arriver, mais à quoi bon ? Il y a peu d’élus au royaume des startups qui vont vraiment changer le monde. On les compte sur les doigts de la main ces dernières années. Tout le monde n’est pas Zucherberg, Musk ou Kalanick. Fort heureusement d’ailleurs, car il est prouvé que les ressources de la planète Terre ne sont pas suffisantes pour absorber une croissance économique infinie comme rêvent tous les économistes, politiques et chefs d’entreprise.

Aujourd’hui il faut toujours vouloir plus, sortir de sa zone de confort, se faire violence en permanence, tout révolutionner, lever toujours plus, consommer à tout va, tout voir, tout faire, devenir le meilleur dans tout ce qu’on entreprend, dépasser ses limites, exploser son chiffre d’affaire et son porte-feuilles clients… Et ce dans tous les domaines de sa vie. Pas seulement dans l’entrepreneuriat ou la vie professionnelle. C’est aussi le cas dans le sport où des apprentis runners se prennent pour des champions olympiques et courent même plus de marathons dans l’année que des pros et n’hésitent pas à mépriser ceux qui courent pour le plaisir ou perdre leur cellulite. On retrouve cette folie du toujours plus dans les voyages aussi. Il faut avoir tout vu, parcouru tous les pays du monde, être allé là où personne ne va et surtout seul, sans guide, sans groupe, sans amis, sans voiture, sans rien d’organisé, pour découvrir la vraie vie sur place. Il n’est d’ailleurs pas rare d’entendre ces nouveaux voyageurs débiter toutes leurs destinations autour d’un barbecue entre amis « alors en 2014 j’ai fait la Mongolie, l’Ouzbekistan, l’Iran, en 2015 j’ai fait Terre de Feu, l’Argentine, et j’ai fait Cuba avant que tout devienne moderne, bla bla bla…« , comme si c’était une course contre la montre de parcourir le monde entier avant de mourir. D’ailleurs, on va même plus loin, car au delà du voyage, il aussi avoir une ou plusieurs expériences de vie à l’étranger, pour prouver qu’on s’adapte à tout, qu’on est curieux et créatif, qu’on n’est pas un pantouflard qui préfère passer ses vacances à la maison ou dans le Lubéron. Bref, c’est sans fin…

Cette course au toujours plus est pire dans l’entrepreneuriat, essentiellement dans la nouvelle économie, où on ne jure que par l’hypercroissance, celle qui excuse tout : l’ubérisation (la précarisation) de l’économie, planter ses fournisseurs, ne pas respecter ses clients, ponctionner ses actionnaires, sa famille et ses amis pour lancer et faire durer son projet, écraser tout ce qui se trouve sur son chemin. Tout ça pour « changer le monde » comme les startupers aiment à le marteler dans les conférences qui attirent ceux qui rêvent de devenir comme eux, leur renvoyant une image de looser s’ils n’y arrivent pas avant 30 ans, car c’est bien connu, il suffit de le vouloir pour y arriver. Et si par malheur, vous êtes devenu entrepreneur par obligation, à cause du chômage, d’un burn out, ou pour la liberté et que vous n’avez pas envie de tout cela, vous êtes le diable en personne, celui ou celle qui risque de ternir l’image du formidable élan entrepreneurial français.

Hé oui, n’en déplaise à l’écosystème, nous ne rêvons pas tout de révolutionner l’économie mondiale avec notre activité. Bon nombre d’entre nous ont juste envie de travailler à leur rythme, choisir leurs clients, profiter de leur temps libre en aménageant leur emploi du temps, faire un job sympa avec du sens, avoir d’autres activités en dehors de leur activité professionnelle, voir leurs enfants grandir et leurs parents tant qu’ils sont en bonne santé, mais aussi donner de leur temps dans une association, écrire, dessiner, rêver, etc… Tout ce qui fait la vie, la vraie vie, celle qui commence le jour où on réalise qu’on a passé toute notre jeunesse depuis nos études et notre diplôme à courir après un statut social, un salaire, une accumulation de richesses, un rêve de devenir une Licorne ou une ETI, sans y parvenir, car tout simplement très peu de gens y arrivent et en plus à quel prix ? La solitude, les soucis, la dépression, la banqueroute, l’insatisfaction permanente ? A quoi bon ?

Entreprendre ce n’est pas sacrifier sa vie personnelle, ne vivre que pour sa boite, se couper du monde, avoir des hauts et des bas (enfin si, il y en a toujours mais on peut choisir la mesure), prendre des somnifères le soir et du Red Bull toute la journée, être odieux avec les autres, mépriser ceux qui se contentent de créer une seule pizzeria, se pavaner sur tous les plateaux TV, faire le tour de tous les VC de la place financière… C’est avant tout un choix de vie, une façon d’être soi-même, d’être heureux, en paix et serein(e), d’être fier(e) de ses réussites, de rebondir en cas d’ erreurs, d’assurer l’avenir de ses enfants, de faire ce qu’on aime. Sans forcément se battre en permanence pour arriver là où ce ne sera pas encore assez.