Doit-on, encore aujourd’hui, passer toute sa vie à essayer de la gagner ?

Doit-on, encore aujourd'hui, passer toute sa vie à essayer de la gagner ?
Doit-on, encore aujourd'hui, passer toute sa vie à essayer de la gagner ?

Quel entrepreneur n’a jamais eu l’une de ces sempiternelles questions « Ça marche ton entreprise ? Tu te payes ? Tu en vis bien ? Tu t’en sors ? ». D’un côté signe d’intérêt pour notre activité, fort louable et sympathique, mais de l’autre inquisitrice. Car, qui aurait l’idée de demander à un salarié si son salaire est correct, s’il lui permet d’en vivre et s’il a prévu de demander une augmentation. Ce qui est tabou pour la majorité des gens ne l’est plus dès lors qu’on a une entreprise. Quelles sont les motivations à se renseigner pour savoir si nous gagnons notre vie : Se lancer à leur tour ? Se donner l’excuse de ne pas le faire ? Chacun aura les siennes…

Généralement on élude la question, on répond que cela décolle bien, ou qu’il y a des hauts et des bas, qu’on attend noël pour faire un point, etc… Mais rarement on dit « ouah ça cartonne grave, je brasse des millions ». Car on sait tous qu’un mois peut être exceptionnel, mais le suivant catastrophique, de même que la trésorerie ne suit pas forcément la croissance du chiffre d’affaire, et à fortiori en cas d’hyper-croissance, la faute aux investissements couteux pour se développer ! Et puis l’entrepreneur est souvent superstitieux… On a toujours peur de crier trop fort que cela marche bien, et de trouver dans les mois suivants myriades de concurrents sur le marché, ou foudre céleste qui s’abat sur les vantards :)

Mais d’un autre côté, on ne dira jamais que cela ne marche pas, au risque de passer pour un loser et de voir la compassion dans le regard des autres. De ceux qui se disent « ah là là je le savais, j’ai bien fait de garder mon job et de ne pas créer ma boite comme je le rêvais, mieux vaut assurer ses arrières et sa stabilité financière ». Certes, c’est une bonne réflexion, mais souvent au prix de l’ennui, du mal-être au travail, de la pression de la hiérarchie, des menaces de licenciement, etc… Entrepreneurs, nous avons fait notre choix : mieux vaut vivre chichement et pleinement, que faute de mieux et compenser par de nombreux achats et voyages… Ce sont deux choix de vie radicalement opposés et irréconciliables… Jusqu’au jour où les premiers connaissent le chômage, un burn out ou un accident de la vie ! Non pas que tout le monde y vienne un jour forcément, mais la sobriété heureuse permet de toucher le bonheur plus certainement que l’hyper-consommation, de nombreuses enquêtes le prouvent…

Et pourtant quand on annonce vivre avec un SMIC, par choix, ou même 1500€ par mois, on nous demande souvent comment on fait, si on va bientôt prendre un job alimentaire en parallèle, ou si nous n’avons pas peur de devenir aigri à force de ne rien s’acheter… Pour l’expérimenter depuis plusieurs années, bien au contraire, il n’y a aucun sacrifice dans ce mode de vie ! Évidemment, j’ai bien vécu avant, et mis assez d’argent de côté pour avoir un toit sur la tête (à prix abordable, il ne faut pas non plus abuser ^^), ce qui n’est pas négligeable aujourd’hui, mais ensuite ne pas avoir de voiture, ne pas partir à l’autre bout du monde, ne pas faire de shopping tous les week-ends, ni aller dans les grands restaurants me semble normal, et ne me manque pas. Et pourtant j’arrive chaque jour à avoir une activité pour moi : sport, lecture, restaurants de quartier, cinéma, bénévolat, danse, amis, etc… Des loisirs à moindre coût (même si je suis consciente que tout le monde ne peut pas se le permettre) qui sont aussi rendus possibles, car j’ai fait le choix de ne plus travailler comme une folle. Je me souviens d’une époque où je me disais que quand je ne travaillais pas, je ne savais pas quoi faire, tellement j’étais accro à mon chiffre d’affaire et à gagner plus. Tout cela pour quoi ? Rien. Car cela permet certes de gagner de l’argent, mais surtout de l’amasser et d’avoir peur de le perdre. Ou de dépenser sans compter, d’entasser des objets inutiles, de polluer plus et d’avoir toujours envie d’autre chose (ces choses qui donnent envie d’autres choses, comme dans la chanson…).

Aujourd’hui j’ai fait le vide, garder le nécessaire, organisé ma vie pour en profiter un maximum, prendre du temps pour moi, et être heureuse, malgré les aléas de la vie. Passer toute sa vie à essayer de la gagner n’est plus un concept pour moi depuis longtemps. Je fais avec ce que j’ai, même si je suis ravie de voir mon chiffre d’affaire monter, et si j’ai toujours un plan de secours au cas où mon entreprise coule ou qu’il m’arrive un truc qui m’empêche de continuer ainsi : vivre en province, redevenir pharmacienne, ouvrir une épicerie dans un village sinistré. Tout est possible, même si ce n’est pas facile. Mais je ne m’attacherai jamais à une situation matérielle, une entreprise, un appartement à tel point que je sombre si perds l’un d’eux… C’est un choix de vie qui ne s’applique pas à tout le monde, mais qui, je le crois, permet d’être plus libre.

PS : déjà en mai 68, on voulait  » cesser de perdre sa vie à la gagner « … Un concentré de l’esprit du temps et du désir d’une autre vie, où l’affectif, le plaisir auraient plus de place ! Cette aspiration entre en résonance avec l’émergence des préoccupations écologiques et la remise en cause de la course absurde à l’enrichissement permanent – Michel Lallement sociologue, professeur au Conservatoire national des arts et métiers