L’ambiguïté de l’économie collaborative réside dans son opposition au capitalisme tout en cherchant à maximiser ses profits

L’ambiguïté de l'économie collaborative réside dans son opposition au capitalisme tout en cherchant à maximiser ses profits
L’ambiguïté de l'économie collaborative réside dans son opposition au capitalisme tout en cherchant à maximiser ses profits

L’économie collaborative a le vent en poupe depuis plusieurs années, avec des entreprises telles que Airbnb ou Blablacar pour les plus connues, mais les créneaux sont déclinés à l’envie sur tous les biens de consommation : Jelouemoncampingcar, Sharevoisins, Officeriders. Bientôt tous les objets et biens du quotidien seront proposés au partage. Si nous avons l’impression que cette économie est récente, il n’en n’est pourtant rien. Il suffit de se replonger en arrière, avant les Trente Glorieuses et la folie consumériste qui a marqué les années 60 à 90, pour réaliser que nos grand-parents et plus loin encore, échangeaient facilement avec leurs voisins, leur communauté ou leur famille, leur voiture, leur caravane, leur yaourtière, leur machine à laver ou leur première télévision. Le tout gratuitement et sans intermédiaire. Puis avec les années, posséder est devenu un signe extérieur de richesse pour tout un chacun. Avoir sa propre automobile, son magnétoscope et son robot-ménager n’était plus un luxe mais une première nécessité. Les derniers récalcitrants à vivre de troc étaient alors des hippies attachés aux valeurs anciennes, à la notion d’usage, à l’écologie, rejetant toute forme de capitalisme qui encourageait à mesurer sa place dans la société en fonction de ses biens, sa maison, ses vêtements.

Que sont devenues les valeurs de l’économie collaborative ?

L’échange, le troc, le partage ayant été oubliés depuis très longtemps, Internet lui a redonné ses lettres de noblesse. Tout d’abord avec ebay et PriceMinister il y a 10 ans, lorsqu’il apparu fou aux internautes pionniers de pouvoir revendre ses meubles et vêtements, et pouvoir en racheter d’autres au côté vintage. 5 ans auparavant, cela aurait signifié une mauvaise passe financière pour ces adeptes, mais le haut débit a rendu le phénomène tendance. De tendance à nécessaire, puis à l’émergence de nouveaux business hyper lucratifs (pour certains) il n’y avait qu’un pas que les loups de Wall Street enivrés par l’odeur du billet vert, et en disgrâce à la bourse après 2008, se sont empressés de coloniser à coups de dizaines de milliards de dollars. A cet instant, l’économie collaborative, n’eut plus que le terme « économie » dans l’imaginaire des futurs entrepreneurs en quête de nouvelles idées de business lucratives. « Tout système a ses dérives et nous ne pourrons jamais totalement exclure des comportements opportunistes, il faut se préserver de tout angélisme » indique Béatrice Gherara, cofondatrice de Kokoroe, une plateforme collaborative mettant en relation des professeurs et des particuliers. Les utopistes n’eurent plus alors qu’à faire du troc avec leurs voisins de palier pour conserver cet esprit « collaboratif » ou devenir un entrepreneur dit « entrepreneur social« , « un spécimen à part ! » selon Béatrice. « Il y a un état d’esprit commun à tout entrepreneur : l’envie de porter de nouvelles innovations, un goût pour l’audace, le sens du risque…. et ensuite, il y a peut être une conviction supplémentaire : l’envie d’avoir un impact positif sur la société et de réconcilier l’économique et le social » ajoute t-elle. Les entreprises à véritable impact collaboratif, avec un engagement social ne sont finalement pas celles dont on parle dans les médias avec vénération, mais d’autres qui cherchent avant tout à proposer un service, limiter leur consommation, faire primer l’usage sur la possession et gagner de l’argent sans démesure.

Béatrice Gherara

Les consommateurs se sentent-ils trahis ?

Lorsqu’on parle de Airbnb ou Blablacar, il y a parfois de quoi se sentir trahi quand on voit les valorisations. Cette économie collaborative n’était pas prévue à la base pour devenir un concurrent des entreprises cotées en bourse, mais pour répondre aux dérives de la financiarisation à outrance, voir un nouvel ordre économique plus vertueux émerger, et démontrer que l’économie pouvait être « propre ». L’utopisme entourant cette économie a bel et bien disparu depuis longtemps. Pourtant on voudrait encore y croire « ces sociétés sont jeunes et appâtées par le gain, mais le numérique va permettre à d’autres équipes plus responsables et engagées d’émerger dans les prochaines années. Les utilisateurs choisiront… » selon Frédéric Griffaton, fondateur de Mutum, une plateforme participative de prêt et d’emprunt entre particuliers qui vient de lever 1M€. « Si les valeurs sont placées au cœur du modèle, quelles, en sont indissociables et que le concept finit par appartenir à la communauté d’utilisateurs (notamment par de l’open source), comme chez Blablacar« , il n’y a pas de raison que les adeptes se sentent trahis ajoute Frédéric. « Quand on parle d’économie collaborative, il faut penser à prendre en considération d’autres chaînes de valeur, créatrice de bien-être, d’épanouissements, d’usages, d’expériences… » plutôt que de profits ajoute même Frédéric. « L’économie collaborative n’est pas une économie« selon lui. « Il s’agit de la continuité même de l’économie capitaliste qui cherche à faire des économies d’échelle et tendre vers la marge 0 comme le souligne Rifkin » termine t’il.

Frédéric Griffaton

L’économie collaborative s’oppose à un système et à des institutions en place

« L’économie collaborative s’oppose à un système, à des institutions » explique Jean-Régis de Vauplane, fondateur de Cariboo, une plateforme qui met en relation touristes et locaux afin que ces-derniers fassent découvrir leur ville. En développant des plateformes de mises en relation entre particuliers, l’économie collaborative « court-circuite les acteurs institutionnels dans lesquels on n’a plus confiance, ou tout du moins, on se méfie« . La confiance est d’ailleurs la clé de l’économie collaborative. « C’est son alpha et son omega. Brian Chesky, fondateur d’Airbnb disait d’ailleurs « la confiance est la monnaie d’échange qui fait la valeur » » ajoute Jean-Régis. L’apparition de sociétés comme Uber ou Airbnb, se revendiquant de l’économie collaborative, et pourtant enregistrant des levées de fonds et des profits records montre que « l’économie collaborative ne s’oppose pas structurellement à la recherche du profit. Il s’agit de proposer de nouvelles sources de profits, permettant à tous d’en bénéficier s’il le souhaite« , mais surtout faire bouger les lignes, casser un marché (hôtellerie) ou supprimer les monopoles de rentes (taxis). « Si l’économie collaborative  pose des problèmes à l’économie classique c’est parce qu’elle ne rentre pas dans les règlementations prévues jusqu’alors dans les secteurs où elle se développe » explique Jean-Régis obligeant ainsi les gouvernements à légiférer pour absorber cette nouvelle forme d’économie aussi bien sur les monopoles, les contrats de travail, la fiscalité, la concurrence, etc… « C’est ici toute l’ambiguïté de ce modèle qui cherche à s’opposer au capitalisme, mais qui en accepte l’un des principes fondateurs qui est la recherche du profit » ajoute Jean-Régis.

Jean-Régis de Vauplane

Quelle est la place des États dans l’avenir de l’économie collaborative ?

L’économie collaborative ne pourra donc pas continuer à se développer contre le système, elle n’aura « pas d’autre choix qu’accepter soit de rentrer dans les « cases » des règlementations prévues à ce jour, soit d’accepter la contrainte de nouvelles réglementations prévues spécialement pour elle » ajoute Jean-Régis. L’apparition de ces règlementation est même peut-être le salut de l’économie collaborative. « Les critiques récurrentes auxquelles elle doit faire face concernant la précarisation du travail, voire l’illégalité de certains services, nuisent à la confiance que beaucoup d’utilisateurs ont placée en elle. Si elle souhaite pouvoir perdurer et se développer, elle a besoin de cette confiance. En acceptant de jouer le jeu de la légalité et des règlementations propres à chaque pays, les acteurs de l’économie collaborative peuvent alors faire preuve de leur bonne foi » explique Jean-Régis. Tout n’est pas rose dans cette nouvelle économie qui bouscule les législateurs, peut-être beaucoup plus que ses utilisateurs. « La question qui se pose est de savoir si les règlementations que souhaiteront imposer les différents États seront préjudiciables au point de mettre en péril le modèle économique de l’économie collaborative, ou si les États chercheront à intégrer cette nouvelle forme d’économie pour la mettre dans une situation de concurrence saine et équilibrée avec l’économie dite « classique »« . Cependant, malgré de nombreuses dérives et interrogations, « l’économie collaborative est un phénomène durable, en phase avec les aspirations de notre époque : consommer, voyager et vivre local » selon Béatrice Gherara. « C’est une tendance de fond, qui participe au renouvellement de modèles économiques dominants ayant montré leurs limites » ajoute t-elle. « L’économie collaborative permet à chacun de jouer un rôle en mettant à la disposition de la communauté des biens ou des compétences, de se dispenser des intermédiaires traditionnels et de jouir de services IRL qualitatifs« . La règlementation pèse peu dans les décisions des utilisateurs de ces services collaboratifs au final. Lui assurant ainsi un avenir prometteur malgré tout.