« Ma passion se transmet de manière organique et c’est comme ça que je conquiers le cœur de mes fidèles clients » Céline Debray fondatrice de la librairie Sérendipité

"Ma passion se transmet de manière organique et c'est comme ça que je conquiers le cœur de mes fidèles clients" Céline Debray fondatrice de la librairie Sérendipité
"Ma passion se transmet de manière organique et c'est comme ça que je conquiers le cœur de mes fidèles clients" Céline Debray fondatrice de la librairie Sérendipité

Créer une librairie en ligne indépendante, qui plus est ne proposant que des magazines, peu en aurait eu l’idée alors que le secteur semble de plus en plus sinistré. C’est le choix qu’a fait Céline Debray, en créant le site Sérendipité en Suisse où elle vit depuis plusieurs années, une pure passion qui est aujourd’hui complétée par une boutique proposant des créations artisanales et de l’épicerie fine dans le village de Chexbres.

Céline nous en dit plus :

Céline Debray. © Francesca Palazzi

Céline Debray. © Francesca Palazzi

C’est quoi Sérendipité ?

Sérendipité, c’est le meilleur moyen de faire des découvertes inattendues. Il s’agit d’une petite librairie indépendante qui propose des magazines et des livres créatifs et inspirants venus des quatre coins du monde. Depuis septembre dernier, deux autres activités ont rejoint la petite boutique que j’ai ouvert (après la boutique en ligne), une épicerie fine et un espace de vente pour les créateurs locaux et moins locaux.​

D’où est née l’idée de ce projet ?

​Depuis ma tendre enfance, j’ai une attache particulière aux publications quelles qu’elles soient et à l’objet fait de papier qui véhicule des idées et du savoir. C’est un virage professionnel qui m’a décidé un peu par hasard à me lancer, d’abord pour le fun (et pour me procurer ces lectures si rares par ici), puis pour en faire une véritable entreprise quelques mois après le lancement de la première version en ligne de la librairie; c’était en janvier 2013.​

la superette

Pourquoi ce nom ?

​Parce qu’il me plaît, que j’avais réservé le nom de domaine des années auparavant en ne sachant qu’en faire. Parce qu’il véhicule de belles valeurs, qu’il est compliqué mais qu’il est attachant. Comme moi !​

Comment choisissez-vous vos magazines ? N’est ce pas difficile de convaincre des éditeurs de proposer leurs magazines en dehors du circuit presse ?

​Je les choisis souvent avec le cœur, très vite je sais si j’aime ou j’aime pas. Puis ensuite, vient le compromis, la raison. Le fait qu’il m’a été demandé par des clients et que je n’aime pas dire non, aussi… Les éditeurs sont pour une grand majorité très enthousiastes. Ils voient aussi tout le travail de promotion que je fais autour de leur création. Ce que ne fera jamais, avec autant de passion et de souci du détail un circuit traditionnel.

Les éditeurs sont pour une grand majorité très enthousiastes​

D’où viennent vos clients, comment vous trouvent-ils et que cherchent-ils ?

​Les clients viennent souvent par un titre en particulier et découvrent une mine d’or (c’est eux qui le disent). Le bouche à oreilles fonctionne également très bien car c’est un petit pays la Suisse, malgré ses 4 langues nationales… Et puis je suis proche des milieux créatifs et artistiques, cela m’aide à faire connaître auprès de ce public de choix (early adopters). Je crois que ma passion se transmet de manière organique et c’est comme ça que je conquiers le cœur de mes fidèles clients :). Et puis à l’étranger, c’est la magie des réseaux sociaux qui fait le reste !​

Qui sont vos concurrents ? Ou bien êtes-vous la seule sur le secteur en Europe…

​Je n’aime pas parler de concurrence car je vois vraiment les choses comme un maillage où chacun des acteurs essaie de soutenir et de promouvoir une activité qui est somme toute assez rude et difficile et ce en toute bonne foi si possible (c’est là que le bas blesse). Malgré tout, je vois parfois une concurrence pas toujours très fair play avec les monstres du ecommerce ainsi que les très gros circuits de presse qui arrachent tout sur leur passage, ce que les petits ont lentement semé. D’un côté la moissonneuse batteuse, de l’autre le paysan qui fait de ses mains en agriculture biologique. Il faut de la place pour tout le monde, on ne travaille pas de la même façon ni avec les mêmes ressources. J’essaie d’avoir une approche durable et respectueuse, efficace, peu importe ce que font les autres.​

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Quel parcours vous a mené à la création ?

​Un parcours très studieux, universitaire puis dans des rôles parfois très particuliers dans le monde du travail. J’ai étudié les sciences de l’information, j’ai travaillé dans la veille stratégique puis dans l’investigation en France. C’est ce qui m’a d’ailleurs amené en Suisse, d’abord à Genève dans le milieu très feutré des affaires, puis à Lausanne dans le milieu académique. J’ai toujours eu en moi un fort besoin de répondre à la curiosité et à la créativité qui sont deux de mes forces. Alors je ne crée pas moi-même (il y a déjà bien assez de belles choses partout dans le monde selon moi), mais je mets en valeur et je fais connaître ce qui existe déjà.​

Entrepreneur pour vous, c’était une vocation, une opportunité, autre ?

​C’était une bouée lorsque ça m’est tombé dessus ! Je pense que j’avais les capacités et la volonté pour ça, sans jamais ne l’avoir exercé pour mon propre compte. Je vois maintenant le terme intrapreneur, je pense que c’était en moi sans le savoir, noyée par mon daily work (je suis une spécialiste pour être débordée en permanence et ne pas voir après-demain). Maintenant, tout le monde est convaincu que « j’étais faite pour ça ». J’ai toujours aimé les petites structures, le management horizontal, mais pourvu qu’on me fasse confiance et qu’on me donne un peu de reconnaissance, je m’adapte assez vite à n’importe quel environnement (après tout, mon rêve de jeune adulte était de devenir officier de renseignement dans l’Armée de Terre…)​

C’est quoi votre définition de la réussite ?

​Être en accord avec ses valeurs. Trouver l’équilibre. S’entourer de belles personnes. Faire avec passion et sincérité.​ Assumer.

Quel est votre moteur au quotidien ?

​Mon moteur c’est d’avoir sans cesse de nouveaux projets ou de nouvelles idées en tête et de me demander comment je vais arriver à les mener et pourquoi. C’est aussi les rencontres. C’est d’essayer de construire quelque chose, même aussi petit soit-il, mais qui fasse du sens, qui parle aux gens. Rien n’est plus gratifiant que de voir les sourires de mes clients, leurs petits mots, leurs attentions…​

Rien n’est plus gratifiant que de voir les sourires de mes clients, leurs petits mots, leurs attentions…​

Qu’avez vous sacrifié pour réussir ?

​Bonne question. Une certaine image de moi qu’il a fallu reconstruire autrement, ça a été très difficile, mais j’en suis fière aujourd’hui. Ma place dans la société qui avait été laborieusement faite. Une working girl pour une autre… Ma disponibilité pour la famille qui reste à construire. Nous (mon compagnon et moi) avons également remis en cause notre manière de consommer, nos loisirs. Après trois ans d’activité non-stop​, c’est enfin le temps de s’accorder une semaine de vacances au printemps. On réapprend que rien n’est acquis. Le modèle salarial est bien loin, le salaire qui tombe chaque fin de mois aussi. Et pourtant, je n’en suis pas moins heureuse…

Quel genre d’entrepreneur êtes-vous ?

​Solitaire et fonceuse. En ébullition permanente. Instinctive mais rationnelle. Geek et ultra-connectée. Soucieuse et maternelle.​

la superette

L’intuition joue t-elle un rôle dans votre rôle entrepreneurial ?

​C’est LE rôle de ma vie.

Y a t-il un engouement particulier pour l’entrepreneuriat en Suisse comme on le voit en France ?

​Ici les choses sont différentes. Je suis française, j’ai grandi en France et donc, je ne peux m’empêcher de comparer très souvent les deux pays. Ici, la responsabilité civique et individuelle est très forte, la mentalité très libérale, beaucoup plus qu’en France. Pour l’entrepreneuriat, cela se ressent également. Par exemple, le jour où j’ai décidé de monter une petite librairie, du jour au lendemain, je pouvais commencer sans même m’être enregistrée au registre du commerce, juste en me proclamant « auto-entrepreneuse ». Après, à moi de me renseigner sur mes droits et devoirs, de déclarer pro-activement mes revenus auprès des impôts, de régulariser etc. Les encouragements sous forme pécuniaires sont pour ainsi dire inexistants, il faut donc assumer financièrement le coût de ses ambitions. Pas d’entreprise à 1 € ici :). Mais par contre, on part avec un capital confiance. Je rapproche fortement à la France de toujours être suspicieuse et de ne pas faire suffisamment confiance.

L’avantage, c’est qu’il y a moins d’échec ici, je crois, car il est plus difficile de se lancer. Et une fois qu’on est sur les rails, les choses sont plus efficaces en Suisse. Mais à chacun de se renseigner, de connaître la loi, les règlementations, la fiscalité et la comptabilité, etc. Pour une personne qui, comme moi, n’a ni la culture, ni la formation, cela représente beaucoup d’apprentissages en très peu de temps. Ça tombe bien, c’est justement ce qui me plaît !

En Suisse, il y a moins d’échec entrepreneurial, je crois, car il est plus difficile de se lancer

Comment sont perçus les entrepreneurs comme vous ?

​Pour une partie de la population, nous sommes perçus comme des êtres étranges, un peu fous, qui peuvent survivre sans un salaire, mais qui en apparence ont tout ce qu’il leur faut et sont heureux (sauf peut-être un peu plus de repos). Qui sont très courageux, endurants. Parfois, j’entends la frustration des salariés. Il serait pourtant facile de remodeler certaines petites choses pour améliorer le salariat. Mais avant ma nouvelle carrière d’entrepreneure, je n’avais pas vu tout cela non plus !

Le travail a beaucoup de valeur ici et prend une place très importante (la durée légale hebdomadaire est de 42 heures, il n’y a que 4 semaines de congés payés et la retraite est bien plus longue à venir, la grande majorité des femmes travaille à temps partiel). Pour les plus jeunes, je pense que nous sommes une source d’inspiration. Les modèles changent et évoluent. Je réponds à cette interview depuis mon lit à une heure avancée, c’est un exemple parmi tant d’autres.​

Pourquoi avoir fait le choix d’ouvrir aussi une boutique ? Comment l’avez vous dénichée, financée ? Où en est son développement depuis l’ouverture ?

​La boutique physique fait suite à une recherche de local plus grand pour installer mon bureau et mon stock (ça prend de la place tous ces livres et magazines !!). Par hasard, il y avait un beau local, ancienne agence immobilière dont la vitrine m’a fait pensé que pour « juste un bureau » c’était gâché. L’idée de faire une boutique hybride venait de naître…

Financement par fonds propres comme toujours, système D pour le reste et depuis septembre, elle se fait une place dans l’une des plus belles régions de Suisse, le Lavaux, baignée par le soleil en été, la neige en hiver. Et le Lac Léman toute l’année.​

la superette

Vivez-vous de votre entreprise aujourd’hui ?

​Non. La librairie s’autofinance intégralement depuis ses débuts et n’a aucune dette. Par contre, je n’ai pas eu de salaire. Depuis cette année, ​​je commence à me verser quelque chose. Ce n’est pas suffisant pour assurer mon autonomie financière, mais c’est le modèle que nous avons fait avec mon conjoint. Cela va aller en progressant. Je ne vise pas la lune, juste de quoi pouvoir subvenir à mes besoins et m’offrir une vendeuse lorsque je pars en vacances ou que j’ai envie de jardiner dans mon jardin avec ma chienne et mes deux hérissons ;).

La librairie s’autofinance intégralement depuis ses débuts et n’a aucune dette

Quels sont vos projets ?

​Fonder une famille et transmettre !​ ​ :))​, M’associer avec d’autres initiatives qui me plaisent, Incredible Edible, le réseaux de commerces indépendants, continuer à faire connaître des créateurs en ébullition et soutenir leur démarche à ma manière, ouvrir un café librairie, faire un livre. Tant de choses !