« L’entrepreneuriat social est un moyen de participer à des projets qui ont du sens et d’apporter sa pierre à l’édifice » Victor Gautier fondateur de Takari à Cayenne

"L'entrepreneuriat social est un moyen de participer à des projets qui ont du sens et d’apporter sa pierre à l’édifice au moins à son échelle" Victor Gautier fondateur de Takari à Cayenne
"L'entrepreneuriat social est un moyen de participer à des projets qui ont du sens et d’apporter sa pierre à l’édifice au moins à son échelle" Victor Gautier fondateur de Takari à Cayenne

Quand on parle entrepreneuriat en France, ou oublie très souvent d’aller voir ce qui se passe dans les Territoires d’Outremer… Et pourtant, la fougue entrepreneuriale y est très présente, et ce depuis très longtemps sur des terres touchées par un chômage endémique, bien pire qu’en Métropole. Nous avons rencontré Victor Gautier, entrepreneur social, installé à Cayenne en Guyane, qui a créé Takari, une entreprise qui fabrique du mobilier éco-responsable à partir de matériaux de récupération.

Victor nous en dit plus :

victor gautier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est quoi Takari ?

TAKARI, c’est du mobilier design éco-responsable fabriqué en Guyane à partir de matériaux de récupération.

L’objectif de TAKARI est de soutenir le développement durable et l’artisanat en Guyane. Grâce à l’upcycling (réemploi), nous souhaitons réduire les quantités de déchets sur le territoire en leur donnant une seconde vie.

Pourquoi Cayenne ?

En Guyane la gestion des déchets reste encore incomplète. Au-delà de leur impact environnemental et économique certain, les déchets ont également un impact sanitaire important. En effet, en saison des pluies, ils se remplissent d’eau stagnante et participent à la prolifération des moustiques et donc au développement de maladie comme le zika ou la dengue.

L’isolement de la Guyane (comme tout territoire d’outre-mer) et sa très grande superficie complexifient grandement l’implantation d’une installation industrielle de recyclage classique. C’est pourquoi TAKARI propose une solution alternative via l’upcycling. Nos objectifs : moins de déchets, une économie locale renforcée par des partenariats avec des artisans locaux, des ressources naturelles préservées pour un avenir durable et solidaire !

D’où est née l’idée et qu’est ce qui vous a motivé à lancer ce projet ?

Avant de me lancer dans ce projet, j’étais responsable de la gestion des déchets automobiles en Guyane au sein de l’ARDAG (Association pour le Recyclage des Déchets Automobile de Guyane). C’est au cours de cette expérience professionnelle que j’ai réalisé le fort impact des déchets sur le territoire et leur difficulté de prise en charge.

Cherchant une solution de recyclage pour les pneus usagés, j’ai non seulement découvert qu’il était possible de les transformer en meuble mais aussi que ces créations innovantes se vendent, parfois même à prix d’or dans des boutiques design en métropole ou à l’étranger. Sont alors nés les premières questions et les premiers essais : comment utiliser le design au service du recyclage pour réduire l’impact des déchets localement ?

Comment utiliser le design au service du recyclage pour réduire l’impact des déchets localement ?

Quel est votre parcours ?

Diplômé d’un Master en Energie de l’Université de Montpellier, je me suis spécialisé depuis plusieurs années dans la gestion de projet lié au développement durable. Au cours de mes formations et de mes stages, j’ai eu l’opportunité de travailler dans différentes structures (bureau d’étude, ONG, cabinet de conseil…) me forgeant ainsi une réelle expertise en gestion environnementale à travers des missions variées : bilan carbone, compensation carbone, empreinte eau, diagnostic énergétique, étude de potentiel en énergies renouvelables, etc.

Après avoir parcouru l’Amérique du Sud pendant six mois en travaillant bénévolement dans divers projets (éco-construction, éco-tourisme, préservation d’un parc naturel, aide au développement, conseil en communication, etc), je me suis installé en Guyane en Septembre 2015. D’abord assistant technique sur le projet d’électrification solaire des villages amérindiens du Haut-Maroni, j’ai ensuite pris en charge l’Association pour le Recyclage des Déchets Automobile de Guyane (ARDAG). En Juillet 2016, sélectionné par Ticket for Change pour son programme entrepreneur, je me lance dans l’aventure TAKARI.

En Juillet 2016, sélectionné par Ticket for Change pour son programme entrepreneur, je me lance dans l’aventure TAKARI

Où trouvez-vous les matériaux de récupération utilisés pour la fabrication et comment les transformez-vous ?

Pour les pneus et les palettes, nous les récupérons le plus souvent auprès de professionnels qui recherchent des solutions pour leur recyclage. Pour le bois de bateau, nous le récupérons sur les bateaux de pêche clandestins saisis par la Marine qui sont en attente de destruction.

Ils nous arrivent également de récupérer des matériaux directement sur les bords de route. Les gites orphelins de déchets sont malheureusement encore répandus en Guyane.

Pour la transformation, les méthodes varient selon les matériaux et selon les artisans avec qui nous collaborons. Nous sommes encore en plein phase de prototypage mais je vous invite d’ores et déjà à découvrir nos premières créations sur notre site internet.

A qui vendez-vous vos créations ?

Pour l’instant nos créations sont essentiellement destinées à des particuliers mais nous envisageons également de nous adresser à des lieux (bars, hôtels, tiers-lieux…) ainsi qu’à des boutiques d’ameublement.

Vivez-vous de votre entreprise aujourd’hui et comment avez-vous financé le projet ?

Bien que je travaille sur le projet depuis Juillet 2016, l’entreprise n’a été lancée officiellement que très récemment. Elle ne permet pas encore de me rémunérer. J’ai financé le projet jusqu’ici via mes fonds propres et grâce à mes indemnités de chômage.

Quels sont vos objectifs sur ces prochains mois ?

• Valider le prototypage actuel avec nos premiers partenaires
• Nouer de nouveaux partenariats avec des artisans locaux
• Développer une offre d’aménagement sur mesure à partir de matériaux de récupération en Guyane (mobilier urbain, équipement de jardin…)
• Tester l’export vers des boutiques de mobilier design en métropole

Pourquoi avoir postulé à Ticket for Change et qu’est ce que cela vous a apporté par la suite et sur le long terme ?

Je suis avec attention Ticket for Change depuis ses débuts. J’avais postulé une première fois à son programme d’accompagnement en 2014 avant de participer à leur MOOC « Devenir Entrepreneur du Changement » en 2015. En 2016, je suis cette fois-ci sélectionné pour participer à leur programme entrepreneur : 6 mois d’accompagnement pour passer de l’idée à l’action.

Ticket for Change a avant tout été un déclic pour me lancer dans l’entrepreneuriat. Sans leur soutien, je n’aurais probablement pas franchi le pas aussi tôt.

Pendant six mois Ticket for Change m’a apporté des outils méthodologiques pour mieux structurer mon projet (gestion, business plan, communication…), un coaching et surtout un réseau et des rencontres incroyables : 50 entrepreneurs déterminés à résoudre des problématiques de sociétés soutenus par une équipe de 20 personnes et par 3 coachs ainsi que de nombreux pionniers de l’entrepreneuriat social aux quatre coins de la France.

Sur le long terme, Ticket for Change continue de nous soutenir par la communication ou la mise en réseau. Ils peuvent également nous apporter leur aide si nous les sollicitions sur des points particuliers.

Ils sont nos premiers ambassadeurs comme nous sommes les leurs et je suis très fier d’avoir eu la chance de pouvoir intégrer cette grande communauté d’entrepreneurs au service du changement.

Ticket for Change a avant tout été un déclic pour me lancer dans l’entrepreneuriat. Sans leur soutien, je n’aurais probablement pas franchi le pas aussi tôt

Les prix qui vous ont récompensé vous ont-il donné une couverture médiatique avec de belles retombées ?

Grâce à Ticket for Change et au prix remporté lors du Challenge Zéro Déchet organisé par We Do Good, nous avons pu élargir notre visibilité notamment sur les réseaux sociaux.

Les retombées sont pour l’instant limitées. Toutefois cette diffusion reste tout à fait positive. Plusieurs personnes nous ont contacté notamment grâce à notre présence sur La Fabrique des Colibris (plateforme en ligne du Mouvement des Colibris) pour nous manifester leur intérêt pour le projet et même parfois pour nous apporter leur aide.

Quels sont les obstacles que vous rencontrez principalement depuis le lancement ?

Concernant les difficultés, elles sont avant tout financières. Pour l’instant je m’en sors grâce aux allocations chômage mais je continue de chercher un job à temps partiel ou des missions de consultants pour pouvoir financer mon quotidien ainsi que le lancement de TAKARI.

Pour l’instant je m’en sors grâce aux allocations chômage mais je continue de chercher un job à temps partiel ou des missions de consultants pour pouvoir financer mon quotidien ainsi que le lancement de TAKARI

Comment faites-vous pour vous faire connaitre, en étant basé à Cayenne? Loin de Paris qui reste malheureusement le hub des startups de tout type en France ?

Actuellement, je me focalise avant tout à être connu localement en Guyane avant de me rediriger vers la métropole via des expositions, salons ou partenariats futurs. Toutefois, je continue de travailler même à distance avec mes partenaires basés en métropole comme Cécilia PALOMINO, notre designer produit basée à Dunkerque. Nous avons également été accompagnés récemment par l’école Audencia SciencesCom de Nantes pour travailler sur la stratégie de communication de TAKARI.

De plus, grâce à Ticket for Change nous restons connectés à l’écosystème des startups françaises.

Cayenne dont on parle beaucoup en ce moment dans les médias, avez-vous été impacté par les grèves ?

Oui comme tout le monde ici, nous avons été impactés par les grèves. La Guyane entière a été à l’arrêt pendant plus d’un mois. Difficile d’avancer dans nos échanges avec nos partenaires. Toutefois, j’étais comme beaucoup favorable à cette mobilisation sans précédent qui témoigne bel et bien des difficultés sociales et économiques que la Guyane peut rencontrer. Je suis heureux de voir que les collectifs locaux et le gouvernement aient pu arriver à un accord qui je l’espère saura appuyer efficacement le développement de la Guyane.

J’étais comme beaucoup favorable à cette mobilisation sans précédent qui témoigne bel et bien des difficultés sociales et économiques que la Guyane peut rencontrer

Qu’est ce qui manque à la Guyane pour favoriser l’entrepreneuriat ? Notamment chez les jeunes où il pourrait être une solution au chômage massif ?

Je pense qu’il manque d’initiative innovante semblable à Ticket for Change qui puisse motiver les jeunes en leur apportant des exemples, un accompagnement et l’énergie d’entreprendre.

Y a t-il des rôles modèles guyanais, des associations, type 100 000 entrepreneurs, Entreprendre pour Apprendre, ou autre qui sont impliqués sur le département pour inciter la jeunesse à lancer leur projet ?

Il existe plusieurs dispositifs d’accompagnement comme le Réseau Entreprendre, la BGE ou des coopératives locales qui soutiennent l’entrepreneuriat en Guyane. Je suis moi-même accompagné par la Coopérative Petra Patrimonia Amazonia qui m’héberge juridiquement pour tester mon activité.

Vous, personnellement, être vous impliqué dans le développement entrepreneurial de votre ville ?

Pas particulièrement mais j’interviens au côté de la coopérative Petra Patrimonia Amazonia ponctuellement pour partager mon expérience dans des réunions d’informations sur l’entrepreneuriat en Guyane.

Je m’implique également au niveau associatif auprès Ne Plus Jeter et Recycle Bien (associations spécialisées dans le réemploi et l’insertion sociale) en les appuyant dans leur développement.

Qu’est ce qui vous motive dans l’entrepreneuriat, pourquoi ce chemin plutôt que le salariat ? Quel est votre moteur au quotidien ?

Certes l’entrepreneuriat apporte un grand degré de liberté mais cela apporte aussi une montagne de difficultés. Pour moi l’entrepreneuriat reste plus un moyen qu’une fin en soi. Un moyen de participer à des projets qui ont du sens et d’apporter sa pierre à l’édifice au moins à son échelle. Comme les colibris de Pierre Rhabi, je fais ma part.

Au quotidien, cela n’est pas toujours facile de faire face aux difficultés et de trouver la motivation, surtout seul. Mais l’envie d’avancer et de voir son projet grandir reprend toujours le dessus.

L’entrepreneuriat apporte un grand degré de liberté mais cela apporte aussi une montagne de difficultés

Comment voyez-vous l’avenir de l’économie verte en France ?

Les marchés quels qu’ils soient évoluent de plus en plus vers l’éco-responsabilité, et c’est tant mieux. Qu’on le veuille ou non, la transition écologique est une nécessité pour faire face au changement climatique ou à la raréfaction des ressources. Toute problématique fait naitre des opportunités. Je pense que l’économie verte en France comme ailleurs n’a pas fini de grandir.

Un conseil pour un entrepreneur qui se lancerait dans une entreprise d’upcycling comme vous ?

Soyez créatifs et n’écoutez pas ceux qui disent que c’est impossible. Essayez, au pire ça marche 

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